Publié le vendredi 3 juillet 2009

Masculin, féminin

03 07 2009

Dans la première des trois études d’ethnologie kabyle, qui porte le nom du Sens de l’honneur, Pierre Bourdieu anticipe sur un ouvrage qu’il publiera par la suite : La domination masculine. C’est-à-dire que les matériaux qu’il exposa dans cette étude lui serviront pour écrire La domination.

Pour commencer, demandons-nous en quoi il y a domination masculine. On s’en doute, la domination est, de prime abord, une domination symbolique. Symbolique, parce que dans le discours mythiquo-social, l’homme invente des couples de termes duaux, en opposition, qui permettent de caractériser et les hommes et les femmes, en discriminant ces dernières, en invalidant leur personne, pour mieux les dominer et les assujettir. Voyons quels qualitatifs caractérisent les sexes. Pour la femme : (sacré gauche) féminin, femme détentrice de puissances maléfiques et impures, gauche, tordue, vulnérabilité, nudité, (dedans) domaine des femmes, maison, jardin, monde clos et secret de la vie intime, alimentation, sexualité (humide, eau). Pour les hommes il suffit de renverser les termes : honneur (sacré droit) masculin, virilité, homme détenteur de la puissance bénéfique et protectrice, droit, protection, clôture, vêtement (dehors) domaine des hommes, assemblée, mosquée, champs, marché, monde ouvert de la vie publique, activités sociales et politiques, échanges (sec, feu).

Ce qui est intéressant avec ces couples antithétiques, c’est qu’ils se retrouvent au sein d’une multitude de populations, pour ne pas dire de civilisations, mais avec quelques nuances. Il n’en demeure pas moins que ce sont toujours les mêmes paramètres qui invalident les femmes. Même que pour nous, en Occident, jusqu’à tout récemment, on éduquait les jeunes filles en leur apposant des qualificatifs dans lesquels elles se retrouvaient moins aptes et infériorisées par rapport à leurs frères.

Voyons ce que nous apprennent certaines citations :

"Le sacré gauche (la femme), la partie faible par où le groupe donne prise. "Opposition entre la magie, affaire exclusive des femmes, dissimulée aux hommes, et la religion essentiellement masculin; opposition entre la sexualité féminine, coupable et honteuse, et la virilité, symbole de force et de prestige." "D’un côté, la vie des sens et des sentiments, de l’autre, la vie des relations d’homme à homme, du dialogue et des échanges."

Dans cette logique, il est naturel que la morale de la femme, sise au cœur du monde clos, soit faite essentiellement d’impératifs négatifs. La femme doit fidélité à son mari; son ménage doit être bien tenu; elle doit veiller à la bonne éducation des enfants. Mais surtout, elle doit préserver le secret de l’intimité familiale; elle ne doit jamais rabaisser son mari ou lui faire honte, ni dans l’intimité ni devant les étrangers. Elle doit se montrer satisfaite, même si, par exemple, son mari, trop pauvre, ne rapporte rien du marché; elle ne doit pas se mêler aux discussions entre les hommes.

Voici encore quelques citations relevées :

"Elle doit faire confiance à son mari, se garder de douter de lui ou de chercher des preuves contre lui." "L’intimité, c’est en premier lieu l’épouse que l’on ne nomme jamais ainsi et moins encore par son prénom, mais toujours par des périphrases telles que la fille d’Untel, la mère de mes enfants ou encore ma maison." "Il est déshonorant pour un homme de transporter du fumier, cette tâche incombant aux femmes." "La précocité du mariage se comprend si l’on songe que la femme, de nature mauvaise, doit être placée le plus tôt qu’il se peut sous la protection bénéfique de l’homme." "Les Arabes d’Algérie appellent parfois les femmes les vaches de Satan ou les filets du démon, signifiant par là que l’initiative du mal leur appartient. La plus droite, dit un proverbe, est tordue comme une faucille."

"Pareille à une pousse qui tend vers la gauche, la femme ne peut être droite, mais seulement redressée par la protection bénéfique de l’homme." "Non seulement les règles imposées aux hommes diffèrent des règles imposées aux femmes et les devoirs envers les hommes des devoirs envers les femmes(…)" "Ce qu’il y a de pire, c’est de passer inaperçu : ainsi, ne pas saluer quelqu’un, c’est le traiter comme une chose, un animal ou une femme." "C’est là que les femmes échangent les nouvelles et tiennent leurs bavardages qui roulent essentiellement sur toutes les affaires intimes dont les hommes ne sauraient parler entre eux sans déshonneur et dont ils ne sont informés que par leur intermédiaire." "L’homme respectable doit se donner à voir, se montrer, se placer sans cesse sous le regard des autres, faire face." "L’homme ignore beaucoup de ce qui se passe à la maison."

Heureusement, aujourd’hui, on ne traite plus les femmes de cette manière. Ou, si on tente de le faire, il y a une certaine réprobation. Les jeunes filles qui réussissent mieux que les garçons, à l’école, se forgent une bonne estime de soi, ce qui leur permet de revendiquer l’égalité au sein des emplois et face à leurs conjoints.

Je ne suis pas vraiment entré dans le sujet de cette étude sur le sens de l’honneur. Aussi je terminerais sur la spécificité des économies précapitalistes. Dans ces sociétés, l’échange marchand est tenu par d’autres règles que celles que nous appliquons, nous, modernes. Si on entre dans la question du don, on comprend qu’il est en relation avec le prestige et l’honneur. Ce qui est bien loin du calcul rationnel. Les dons servent ainsi à dissimuler ou faire disparaître l’intérêt. En ethnologie, on constate que le groupe, le clan et la famille élargie passent bien souvent avant l’intérêt personnel. Et ce qui est maximisé, ce n’est pas le profit économique, mais c’est le profit symbolique.

Ainsi "les rapports économiques ne sont pas davantage saisis et constitués en tant que tels, c’est-à-dire comme régie par la loi de l’intérêt, et demeurent toujours comme dissimulés sous le voile des relations de prestige et d’honneur. Tout se passe comme si cette société se refusait à regarder en face la réalité économique, à la saisir comme régie par des lois différentes de celles qui règlent les relations familiales. (…) "La logique du don n’est-elle pas une façon de surmonter ou de dissimuler les calculs d’intérêt?" Et "l’échange généreux ne tend-il pas à voiler la transaction intéressée?".

On comprend donc, avec le profit symbolique, que l’échange fait sous le rapport de l’honneur interdit que l’on conçoive les relations selon un calcul économique de rentabilité et de profit. Bref, il ne peut y avoir de capitalisme, d’économie de marché.