Les Harmonies économiques (Suite)
05 04 2009
Dans cet ouvrage de Frédéric Bastiat on retrouve des propos fort pertinants, mais d’autres facétieux. Jetons-y un dernier coup d’œil.
Pour notre auteur l’homme est une force libre. Il peut donc choisir. Mais parce qu’il peut choisir, il peut se tromper, commettre des erreurs, et ainsi souffrir. Or cette souffrance nous fait prendre conscience de nos égarements et amène la responsabilité. Elle nous ramène dans la voie du bien et de la vérité. "Ainsi, non-seulement nous ne nions pas le Mal, mais nous lui reconnaissons une mission, dans l'ordre social(…) " Tout cela est bien, mais c’est par la suite que cela se gâte. "Mais pour qu'il (le mal) la remplisse cette mission, il ne faut pas étendre artificiellement la Solidarité de manière à détruire la Responsabilité (…) " Justement, qu’est-ce qui nous prouve que la solidarité détruit ou nuit à la responsabilité? Vraiment étrange comme point de vue. Sans compter que tous ceux qui veulent limiter l’action des gouvernements en viennent tous à ressasser cette même propositon fausse : que la solidarité n’est pas compatible avec la responsabilité. Ainsi dans cette optique les institutions gouvernementales crénte une solidarité factice en enlevant aux uns pour donner aux autres. On devine assez bien les véritables raisons qui tentent de ce cacher sous ce type d’argumentaire : ceux qui emploient ses raisonnements ne veulent tout simplement pas participer à l’effort de solidarité en ne payant pas d’impôts ou de taxes. Comme ce n’est pas très noble ou avouable il se réfugie sous des raisons factices. Il invente une théorie sur les libertés. "Or, c'est précisément là la tendance non-seulement de la plupart de nos institutions gouvernementales, mais encore et surtout de celles qu'on cherche à faire prévaloir comme remèdes aux maux qui nous affligent. Sous le philanthropique prétexte de développer entre les hommes une Solidarité factice, on rend la Responsabilité de plus en plus inerte et inefficace. On altère, par une intervention abusive de la force publique, le rapport du travail à sa récompense, on trouble les lois de l'industrie et de l'échange(…) "
En faveur d’un État exclusivement régalien Bastiat dit ceci : "La science politique consiste à discerner ce qui doit être ou ce qui ne doit pas être dans les attributions de l'État; et, pour faire ce grand départ, il ne faut pas perdre de vue que l'État agit toujours par l'intermédiaire de la Force. Il impose tout à la fois et les services qu'il rend et les services qu'il se fait payer en retour sous le nom de contributions. La question revient donc à ceci: Quelles sont les choses que les hommes ont le droit de s'imposer les uns aux autres par la force? Or, je n'en sais qu'une dans ce cas, c'est la justice. Je n'ai pas le droit de forcer qui que ce soit à être religieux, charitable, instruit, laborieux; mais j'ai le droit de le forcer à être Juste; c'est le cas de légitime défense." L’État a donc comme prérogative et principale fonction de faire respecter la loi, l’ordre et la sécurité uniquement. Les seuls fonctionnaires, outre les politiciens, seront les juges et les forces de l’ordre. Un État minimal comme programme politique qu’adopteront plus tard les libertariens. Rien de très enthousiasmant, mais continuons tout de même.
Pour ce qui en est de la question des associations, l’auteur propose qu’elles soient volontaires, mais d’un autre côté il est contre la réglementation du travail. On se demande alors à quoi servirait une association syndicale si elle ne parvenait pas à instituer des règles qui régissent le travail. Il faut dire que derrière le travail se pose une autre problématique très importante : la question des retraites et des pensions. Nous travaillons pour subsister, pour profiter du confort, mais surtout pour pouvoir cesser de travailler lorsque nos facultés déclineront et que nous manquerons de l’énergie et de la force nécessaire pour être autonome. De prétendre pouvoir s’organiser de manière volontaire pour gérer nos économies et pouvoir les faire fructifier est bien naif. C’est à la fin du 19ième siècle que furent découverts les calculs qui permirent, grace à l’épargne capitalisé, de prévoir les montants nécessaires à soustraire sur chaque paye pour qu’au moment de la retraite nous puissions avoir le nécessaire et un certain confort ou pour palier aux imprévus. Aucun travailleur n’est compétent pour faire ce type de calcul. Il faut qu’un organisme, de préférence gouvernemental, s’occupe de cette tâche. Certains diront bêtement que les entreprises peuvent jouer ce rôle. Et non. On voit bien ce qui arrive lorsqu’une compagnie fait faillite. Elle emporte avec elle, dans la débâcle, le fond de pension des travailleurs.
Les pouvoirs publiques n’ont pas uniquement à s’occuper de la loi et l’ordre, il faut aussi qu’ils assument certaines autres tâches qui ne sont pas du ressort des entreprises qui, elles, sont là pour maximiser les profits. Les auteurs comme Bastiat sont brillants et convaincants, mais évitent d’observer les faits sereinement, sans idéologie.
Ces auteurs, qui se disent économistes, ont tout de même des propos valables : "il faut pourtant bien reconnaître que la société est une organisation qui a pour élément un agent intelligent, moral, doué de libre arbitre et perfectible. Si vous en ôtez la liberté, ce n'est plus qu'un triste et grossier mécanisme". Mais ce sont des évidences que personne ne penserait réfuter.
Revenons encore aux lois sociales naturelles. Sa thèse qui peut paraître simplificatrice à l’extrême est en fait très cohérente. Il ne dit pas que les lois sociales sont par essence harmoniques, mais elles le deviennent par tâtonnement. "Quand donc nous parlons d'harmonie, nous n'entendons pas dire que l'arrangement naturel du monde social soit tel que l'erreur et le vice en aient été exclus; soutenir cette thèse en face des faits, ce serait pousser jusqu'à la folie la manie du système. Pour que l'harmonie fût sans dissonance, il faudrait ou que l'homme n'eût pas de libre arbitre, ou qu'il fût infaillible. Nous disons seulement ceci: les grandes tendances sociales sont harmoniques, en ce que, toute erreur menant à une déception et tout vice à un châtiment, les dissonances tendent incessamment à disparaître." Ce qui peut aussi créer une forme d’harmonie provient du fait que la sympathie est présente dans dans les sentiments de l’homme. " (…)Les phénomènes du principe sympathique (sont) aussi naturel au cœur de l'homme que le principe de l'intérêt personnel." Voilà ce qui nous rassure tout de même un peu. Mais évidemment, cette sympathie doit demeurer privée et individuelle. Pas question selon notre auteur d’utiliser cette forme de générosité collectivement. De prélever certaines sommes pour que le travailleur sans emploi momentanément puisse se réorganiser pour retrouver un travail. Aucune chance pour les perdants puisque selon ces raisonnements, un peu mesquins, le sort d’une personne ne repose qu’uniquement sur sa responsabilité. À lui d’avoir choisi le bon métier qui sera pour toute sa vie en demande. Les choses sont plus complexes qu’à l’époque où Bastiat écrivait (1849). Étant donné le déplacement incessant des capitaux qu’a engendré la mondialisation, on doit admettre que les choses vont beaucoup plus rapidement que par le passé. On peut choisir un jour de prendre une formation d’ingénieur en électronique et découvrir quelques années plus tard que les firmes qui promettaient un avenir dans ce domaine ont maintenant choisie que ces opérations se feront dans d’autres pays où les individus ont aussi reçu cette formation. L’étudiant en électronique avait pourtant pris son avenir en main et a été responsable, mais l’état du marché ne lui sourit plus.
Nous pouvons donc nous rendre compte que les découvertes et la pensée des premiers économistes demandent des nuances et des ajustements. Nul doute qu’il en va de même avec les économistes contemporains, étant donné que la "science" économique est souvent trop dogmatique. Nous l’avons vu avec la prémisse qui prétend que la solidarité nuit à la responsabilité.
Continuons tout de même. Le texte apporte une drôle d’idée qui ne sera probablement pas reprise par les successeurs de Bastiat. C’est la suivante : au cœur de l’activité humaine il y a successivement le besoin-l’effort-la satisfaction. Ces trois termes ne reposent pas essentiellement dans l’individu. Certes oui pour le besoin et la satisfaction, qui sont dans l’individu, mais pas nécessairement pour ce qui en est de l’effort. La société étant basée sur l’échange prioritairement, nous devons énormément de satisfaction à l’effort des autres. "Ceci nous avertit que ce n'est ni dans les besoins ni dans les satisfactions, phénomènes essentiellement personnels et intransmissibles, mais dans la nature du terme moyen, des Efforts humains, qu'il faut chercher le principe social, l'origine de l'économie politique." C’est effectivement une idée très intéressante. Dommage qu’elle n’a pas eu de postérité. "C'est, en effet, cette faculté donnée aux hommes, et aux hommes seuls, entre toutes les créatures, de travailler les uns pour les autres; c'est cette transmission d'efforts, cet échange de services, avec toutes les combinaisons compliquées et infinies auxquelles il donne lieu à travers le temps et l'espace, c'est là précisément ce qui constitue la science économique, en montre l'origine et en détermine les limites."
Un exemple nous le fera mieux comprendre.
"Forment le domaine de l'économie politique tout effort susceptible de satisfaire, à charge de retour, les besoins d'une personne autre que celle qui l'a accompli, — et, par suite, les besoins et satisfactions relatifs à cette nature d'efforts.
Ainsi, l'action de respirer, quoiqu'elle contienne les trois termes qui constituent le phénomène économique, n'appartient pourtant pas à cette science et l'on en voit la raison: c'est qu'il s'agit ici d'un ensemble de faits dans lequel non-seulement les deux extrêmes: besoin et satisfaction, sont intransmissibles (ils le sont toujours), mais où le terme moyen, l'Effort, est intransmissible aussi. Nous n'invoquons l'assistance de personne pour respirer; il n'y a là ni service à recevoir ni service à rendre; il y un fait individuel par nature et non social, qui ne peut, par conséquent, entrer dans une science toute de relation, comme l'indique son nom même.
Mais que, dans des circonstances particulières, des hommes aient à s'entr'aider pour respirer, comme lorsqu'un ouvrier descend dans une cloche à plongeur, ou quand un médecin agit sur l'appareil pulmonaire, ou quand la police prend des mesures pour purifier l'air; alors il y a un besoin satisfait par l'effort d'une autre personne que celle qui l'éprouve, il y a service rendu, et la respiration même entre, sous ce rapport du moins, quant à l'assistance et à la rémunération, dans le cercle de l'économie politique." C’est ainsi que l’économie peut être défini comme étant la théorie de l’échange et de la valeur. -------------------------------------------------
Pour ne pas surcharger le texte, j’arrête ici ce résumé incomplet. Par contre, ceux qui voudraient avoir Les Harmonies économiques, je peux vous le faire parvenir en document Word.
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