Les harmonies
17 03 2009
C’est durant notre jeunesse que nous sommes remplis d’idéaux. Nous voulons changer le monde parce qu’il nous paraît injuste dans l’état où il se trouve. C’est aussi à cette époque de notre vie que nous sommes attirés par la littérature socialiste. Ou devrait-on plutôt dire vers les auteurs qui s’indignent fortement devant les rapports entre êtres humains, qui leur semble souillé exclusivement par l’intérêt personnel.
Pour cette raison Frédéric Bastiat a entrepris d’écrire un ouvrage qui s’adresse aux jeunes gens, pour qu’ils ne soient pas dévoyés par les considérations utopiques, qui ont toutes pour prémisse que le monde est dysfonctionnel et antagonique. Le principe de base auquel Bastiat nous demande d’adhérer est le fait que l’échange entre les différents agents amène de l’harmonie. Qu’au fil des échanges, nous en venons à comprendre que pour réussir à combler notre désir d’agir selon nos intérêts propres, il faut admettre qu’il y a des règles du jeu que l’on se doit de respecter, si l’on veut parvenir à réaliser nos objectifs. Ce qui entraine de la cohésion.
Avant de continuer, retournons en arrière dans son texte.
Le titre de l’ouvrage étant les Harmonies économiques, qu’entend-il par cette proposition ? Il dit ceci : " je voudrais vous mettre sur la voie de cette vérité: tous les intérêts légitimes sont harmoniques". Évidemment, la clef du problème réside dans le mot légitime, car il n’est pas vrai que tous les intérêts sont harmoniques. On a qu’à penser aux prédateurs qui s’emploient à s’approprier un patrimoine non suveillé. C’est-à-dire, à la fois le bandit voleur, à la fois le tradeur ou le président d’une compagnie qui est prêt à tout pour présenter un bilan impressionnant afin d’obtenir davantage de stock options pour augmenter ses rémunérations. Donc, il faut absolument dire les intérêts légitimes sinon nous serions obligés de refuser sa vérité en raison de l’assez grande proportion de prédateurs qui font énormément de mal à la société. Les intérêts déboucheront sur l’harmonie ou sur l’antagonisme selon qu’ils sont légitimes ou non.
Évidemment, on s’attendait à voir encore et toujours le même raisonnement qu’emploiera le prestigieux Hayek pour disqualifier l’interventionnisme-socialiste. Qui dit ceci : il y a hamonie quand il y a liberté (ce qui veut aussi dire laissez-faire), il y a antagonisme lorsqu’il y a contrainte. Il faut, en ce sens, "s'abstenir de contrarier et de déplacer les intérêts". Aux yeux de Bastiat les socialistes de toute tendance voudront réduire les libertés pour instaurer une forme de contrainte qui modifiera les intérêts. "La Contrainte peut se manifester, au contraire, par des formes et selon des vues en nombre infini. Les écoles qui partent de cette donnée: Les intérêts sont antagoniques, n'ont donc encore rien fait pour la solution du problème, si ce n'est qu'elles ont exclu la Liberté. Il leur reste encore à chercher, parmi les formes infinies de la Contrainte, quelle est la bonne, si tant est qu'une le soit. Et puis, pour dernière difficulté, il leur restera à faire accepter universellement par des hommes, par des agents libres, cette forme préférée de la Contrainte."
Ce qui aura pour conséquence d’instaurer un ordre social artificiel. Et "il est clair que les socialistes n'ont pu se mettre en quête d'une organisation artificielle que parce qu'ils ont jugé l'organisation naturelle mauvaise ou insuffisante".
Ce qui nous amène à l’état de nature que Rousseau affectionnait. Il est clair et il n’y a nul doute pour Bastiat que l’état de nature est une vu de l’esprit puisqu’aucun homme n’a jamais vécu véritablement en solitaire. Les êtres humains étant grégaires ils ont eu depuis toujours à se plier à des règles de conduite strictes qu’impose le groupe. Il n’y a donc pas d’état qui précède la vie collective et qui serait idyllique. Ce qui veut aussi dire, par le fait même, que la société n’a pas nécessairement corrompu l’homme, le rendant égoïste et vaniteux, par exemple. C’est un point de vu qui se défend. Mais soyons tout de même sceptiques. Il n’y a peut-être jamais eu d’état de nature, sauf qu’avec la complexivité de la société sont apparus des comportements de prédation qui peuvent ne pas être punis si l’on ne se fait pas prendre. Alors qu’auparavant, dans un état antérieur du développement de la société, au sein du groupe il était interdit et puni d’avoir ce genre de comportement.
Revenons au propos de l’auteur. Il suppose que la vie en société est naturellement harmonique du fait des échanges qui demandent de respecter les règles de réciprocité et d’équité. Pour lui les tenants du socialisme errent lorsque ceux-ci disent que l’état naturel de la société est plein d’antagonisme. Comme pour les libéraux, il considère que l’intérêt personnel ne nuit pas à l’intérêt général. Encore ici il faut douter. Cette façon de voir le problème ne correspond pas toujours aux faits observés. Si une forte majorité agit en ne nuisant pas à l’intérêt général, il existe tout de même une minorité qui nuit excessivement au but de la société qui est d’éviter les conflits et la nuisance. Sa thèse étant la suivante : comme les relations sont harmonieuses au sein des échanges il n’est pas nécessaire d’intervenir sur l’intérêt des particuliers. Il ne sert donc à rien comme le veulent les réformateurs de changer la société. D’autant plus que l’on ne sait pas par quoi l’a remplacé. Et que si l’on essaie, cela risque d’être encore plus grave que la situation présente. On ne peut pas être plus conservateur. Il faut dire aussi que les socialistes contemporains ne sont plus ceux des grands écrits de la tradition. Ils ne recherchent pas à changer la société, mais à la réformer. J’ai déjà dit ailleurs que le travail est une des occupations fondamentales depuis quelques siècles, parce qu’il permet d’accéder à la société de consommation. Pour être plus précis, avant il existait le travail, aujourd’hui c’est devenu l’emploi. On peut travailler comme bénévole, mais ne pas avoir d’emploi. Ce qui fait que l’on n'est pas rémunéré pour le travail que nous fournissons à la société. Et c’est justement une des priorités des socialistes. De pouvoir reconnaître ce travail et le rémunérer. Mais c’est une autre histoire.
Selon Bastiat les utopistes voient partout des antagonismes. "Aussi ils ont vu l'antagonisme partout: entre le propriétaire et le prolétaire, entre le capital et le travail, entre le peuple et la bourgeoisie, entre l'agriculture et la fabrique, entre le campagnard et le citadin, entre le producteur et le consommateur." "Et ceci explique comment il se fait qu'encore une sorte de philanthropie sentimentaliste habite leur cœur. Chacun d'eux réserve tout son amour pour la société qu'il a rêvé ; mais quant à celle où il nous a été donné de vivre, elle ne saurait s'écrouler trop tôt à leur gré, afin que sur ses débris s'élève la Jérusalem nouvelle." Voulant distinguer le socialisme de l’économie politique il dit : "Ce qui sépare profondément les deux écoles, c'est la différence des méthodes. L'une, comme l'astrologie et l'alchimie, procède par l'Imagination; l'autre, comme l'astronomie et la chimie, procède par l'Observation." C’est une critique que reprendront les successeurs de Bastiat. "Deux astronomes, observant le même fait, peuvent ne pas arriver au même résultat. Malgré cette dissidence passagère, ils se sentent liés par le procédé commun qui tôt ou tard la fera cesser. Ils se reconnaissent de la même communion. Mais entre l'astronome qui observe et l'astrologue qui imagine, l'abîme est infranchissable, encore que, par hasard, ils se puissent quelquefois rencontrer. Il en est ainsi de l'économie politique et du Socialisme." Ou encore : "les Économistes observent l'homme, les lois de son organisation et les rapports sociaux qui résultent de ces lois. Les Socialistes imaginent une société de fantaisie et ensuite un cœur humain assorti à cette société".
C’est peut-être une prémonition, mais les auteurs socialistes prédisent que la société se dirige droit vers un mur si elle ne se réforme pas et ne s’améliore pas. "Enfin, ils vont bien plus loin encore. Ils s'en prennent à la société elle-même, ils menacent de la détruire pour la refaire, — et pourquoi? Parce que, disent-ils, il est prouvé par la science que la société actuelle est poussée vers un abîme." Chose certaine à encourager l’égoïsme, ce n’est sûrement pas la meilleure avenue pour le futur, si on se préoccupe de ce que l’on va laisser à nos successeurs.
Évidemment, la conclusion des économistes est la liberté. Ou l’assujettissement de ceux qui n’ont que leur force de travail pour subsister. On sent bien qu’il y a une forme de malhonnêteté à prétendre qu’on défend la liberté. Et bien de la naïveté à prétendre que "les intérêts, abandonnés à eux-mêmes, tendent à des combinaisons harmoniques, à la prépondérance progressive du bien général".
Enfin, il me semble qu’il se trahit : "l'idée dominante de cet écrit, l'harmonie des intérêts, est simple. La simplicité n'est-elle pas la pierre de touche de la vérité?" Justement non. Ce n’est pas d’un théorème qu’il s’agit, mais de la complexité de la société.
Par ailleurs, il peut nous sembler que les économistes sont toujours trop optimistes. "— Voilà bien, direz-vous, l'optimisme des économistes! Ils sont tellement esclaves de leurs propres systèmes, qu'ils ferment les yeux (…). En face de toutes les misères, de toutes les injustices, de toutes les oppressions qui désolent l'humanité, ils nient imperturbablement le mal. L'odeur de la poudre des insurrections n'atteint pas leurs sens blasés; les pavés des barricades n'ont pas pour eux de langage; et la société s'écroulera qu'ils répéteront encore: " Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes." "
Permalien
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