Les mensonges de l’économie
18 02 2009
John Kenneth Galbraith, célèbre économiste américain, est l’auteur de Le capitalisme américain (1958), L’ère de l’opulence (1961) et Le nouvel État industriel (1967). Une de ses principales tâches fut de décrire l’avenir des sociétés industrielles. Il est bien loin d’attribuer au seul régime soviétique le rôle de planificateur dans l’organisation économique. Pour lui il y a autant de planification en régime capitalisme moderne. En cela il rejoint la position de Raymond Aron. Qui dit planification dit aussi, par le fait même, contrôle des prix. C’est que comme les grandes firmes investissent d’énormes capitaux pour standardiser et produire à grande échelle des biens de consommation, il ne serait pas logique de permettre la fixation des prix par le mécanisme de l’offre et de la demande. Ce serait trop risqué du point de vue de la rentabilité de l’entreprise. Il se peut qu’après quelques années les prix en viennent à se fixer librement, mais il ne serait en être question au début de la première période de production. Il faut avant tout qu’il y ait eu un fort retour sur investissement pour que l’entreprise redémarre une série de nouveaux investissements pour lancer un nouveau produit. À partir de ce moment, les anciens produits peuvent diminuer au niveau de leurs prix. Il est donc évident que l’État, le gouvernement, joue un rôle actif dans l’achat de matériaux à la fine pointe de la technologie : électronique stratégique et armement, etc. Quittons cette question importante pour entrer dans le dernier essai de Galbraith, Les mensonges de l’économie. Voyons comment il décrit le mensonge. "Cet essai se propose de montrer comment, en fonction des pressions financières et politiques ou des modes du moment, les systèmes économiques et politiques cultivent leur propre version de la vérité. Une version qui n’entretient aucune relation nécessaire avec le réel." Si le titre de l’ouvrage est prometteur, s’il suscite chez le lecteur de grandes attentes, il faut dire toutefois que le résultat déçoit un peu. Ce n’est pas dans la tradition américaine des chercheurs et des penseurs d’être porté par la spéculation. Au contraire, les auteurs américains sont presque toujours terre-à-terre, pratique. Il y a peu de grandes envolées dans leur description du fonctionnement de la société. Mais procédons tout de même. Les mensonges Galbraith débute son analyse en se questionnant sur les raisons du mensonge. Qu’est-ce qui explique que des agents particuliers (journalistes, vulgarisateurs, professeurs et économistes) colportent à ce point une version, une vision de la chose économique qui est si biaisée, déformée ? Est-ce innocemment et naïvement qu’ils perpétuent des postulats erronés qui ne correspondent pas avec la réalité des faits concrets et de l’expérience ? Il n’apporte pas vraiment de réponses à ces questions, sinon pour mentionner ce qu’il dit plus haut. Soit que les pressions financières et politiques amènent une certaine version de la compréhension des phénomènes économiques qui servent à maintenir la domination d’une classe d’individus qui possèdent les moyens de production et le grand capital. Le mensonge par excellence est le tout premier mensonge. Il concerne le capitalisme lui-même. Le terme capitalisme a eu au vingtième siècle une mauvaise réputation du fait des monopoles qui fixent les prix, de l’alternance de surproduction et de chômage de masse, de spéculation immobilière et boursière et de surinflation. On trouva donc un nouveau terme : économie de marché. Mais le terme est un leurre, car qu’est-ce qu’un marché ? Ce serait un lieu de médiation entre l’offre et la demande dans lequel le principal bénéficiaire serait le consommateur. On dit ainsi que la fixation du prix du travail provient de la demande solvable du consommateur. Une belle entourloupette qui propose que la rémunération ne provient pas du patron, mais de l’acheteur de biens de consommation. On escamote ainsi la découverte de Marx, de la plus-value que confisque le détenteur de capitaux en ne rémunérant pas l’ouvrier selon la valeur de sa production. Que ce soit l’économie de marché ou le régime de la libre entreprise, on se doit de cacher et de soustraire à la réflexion le véritable fonctionnement de l’économie, pour maintenir en place l’assentiment des travailleurs envers le système. Pour Galbraith il serait plus judicieux de dire que "la vie économique moderne est dominée par la société anonyme, et par le transfert du pouvoir, au sein de cette entité, de ses propriétaires les actionnaires, aujourd’hui plus élégamment nommés investisseurs, à ses cadres de direction. Telle est la dynamique de la vie d’entreprise. Les directeurs doivent l’emporter." Dans le nouvel État industriel il parlera de la technostructure comme étant le véritable centre de pouvoir de gestion, de planification et de décision. On ne peut donc pas dire qu’en économie de marché c’est le client qui prime, qui est roi et absolument libre, car "aucun industriel important n’introduit un nouveau produit sans en stimuler la demande. Aucun ne se prive d’influencer et de soutenir la demande d’un produit existant. Intervient ici le monde de la publicité et des techniques commerciales, de la télévision, de la manipulation du consommateur. Et la souveraineté du client en pâtit." "On croit aujourd’hui qu’une entreprise, un capitaliste n’a, à titre individuel, aucun pouvoir; en réalité, le marché est habilement géré dans tous ses aspects. Mais on ne le dit pas, même dans la plupart des cours d’économie. Voilà le mensonge." Le deuxième mensonge concerne le travail. Il faudrait utiliser 3 termes différents pour bien décrire la situation. Le premier terme pourrait être le labeur, pour caractériser les conditions difficiles que vivent certains ouvriers. Bien loin de se réaliser intellectuellement certaines tâches sont complètement abrutissantes, voire inhumaines. Pour d'autres, le terme travail s’applique bien puisqu’il est neutre. C’est-à-dire que l’exécution n’est pas trop pénible et le salaire quand même satisfaisant. Le troisième terme pourrait être la réalisation. Au sens où le travail apporte de la satisfaction, un certain développement intellectuel. Ce sont souvent ces tâches qui sont le mieux rémunérées. Je pense, par exemple, au cas d’un avocat célèbre qui possède la notoriété et qui fonde le revenu de son année sur 2 ou 3 grandes causes très rémunératrices et qui représente un défi intéressant, même si dans certain cas les causes qu’il défend ne sont pas tous respectables. Comme il y a plusieurs types de travailleur, il y a deux droits distincts : celui des pauvres et celui des riches. "Le travail est jugé essentiel pour les pauvres. S’en affranchir est louable pour les riches." "Le loisir est une option acceptable pour les riches, mais reste un risque moral pour les pauvres." "Donc, si l’oisiveté est bonne pour une certaine classe aux Etats-Unis et dans les pays avancés, elle est en général condamnée pour les plus défavorisés." Un autre mensonge à trait au mythe des deux secteurs. Naïvement nous croyons qu’il y a le secteur public étatique et le secteur privé. Que chacun est distinct, avec des modes de fonctionnement différent. Mais pour Galbraith ce n’est pas ainsi que les choses se passent réellement. Il existe de la bureaucratie dans les grandes firmes. C’est-à-dire que certaines personnes exécutent des tâches fastidieuses de gestion qui se rapprochent des métiers de la fonction publique. Mais ce n’est pas sur ce point qu’il y a un problème. Disons que ses deux secteurs ne sont pas imperméables. Au contraire, beaucoup de décisions qui affectent le gouvernement sont prises par des acteurs du secteur privé. La meilleur exemple aux Etats-Unis se produit dans le secteur de l’armement. Ce sont des responsables des compagnies d’arme qui suggèrent ce qui sera acheté en fonction du développement technologique. D’autant plus qu’il y a des transfuges. Plusieurs personnes, provenant de diverses industries occupent des postes clé au pouvoir, et bien entendu ils prennent des décisions importantes et coûteuses souvent orientées par leur ancienne fonction qu’il occupait au privé. L’inverse est vrai. Suite à leur passage au gouvernement, certains finiront leur carrière au conseil d’administration de grandes corporations pour service rendu ou contrats alloués. Passons au dernier mensonge. C’est un mensonge théorique qui pèche par simplisme. Comme si souvent de fois la réalité est plus nuancée que la construction idéale théorique. L’hypothèse est la suivante : les banques centrales, et la Fed américaine, abaissent les taux d’intérêt durant les périodes de ralentissement économique pour inciter les consommateurs à emprunter tout comme les entreprises. À l’inverse, elle augmente le loyer sur l’argent (les taux) en période de surchauffe et d’inflation. En principe cela est sensé fonctionner à merveille, mais ce n’est pas le cas. Les entreprises ne vont pas contracter des prêts, investir, si les consommateurs ralentissent leurs achats ou les reportent à plus tard parce qu’ils craignent pour leurs emplois. Il n’y a donc aucune étude sérieuse qui tendrait à démontrer que les actions des grandes banques ont un influence notoire sur l’économie réelle.
Permalien
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