Certains auteurs et leurs œuvres sont surestimés. C’est le cas comme nous l’avons précédemment vu avec Hayek et sa Route de la servitude. L’ouvrage se base sur des prémisses boiteuses, douteuses, qui manquent de justesse dans leur analyse. À partir de là on se doute bien que les conclusions sont erronées. La thèse principale, qui est contre-productive, puisqu’elle sème le doute sur les capacités que manifestent les sociétés à devenir des organisations planifiées, méconnaît une donnée fondamentale. C’est la suivante : avec la complexification de la vie des individus au sein des sociétés modernes, chaque citoyen organise sa vie avec un haut degré de planification. Tout est planifié. Le choix de notre carrière, nos amours, les gens avec qui on se lie, le moment de fonder un foyer, la période d’arrêt de travail, les vacances, les repas de la semaine, l’âge de la retraite, etc. Maintenant, si nous nous reportons à la société, nous comprenons, comme elle est absolument plus complexe que la vie des individus, que le besoin de planification est essentiel au maintien de son fonctionnement. Pour Hayek, comme nous ne pouvons pas prévoir les interactions qui vont s’instaurer entre la multitude des individus, des groupes et des organismes, on ne peut pas se livrer à la planification. Il faut plutôt s’en remettre au simple intérêt bien compris de l’individualisme, qui par ses efforts va travailler à l’échange marchand de la société, et par cela même assurer son fonctionnement et sa prospérité. Donc l’analyse de ce penseur ne va pas vraiment loin.
Nous sommes donc tentés d’utiliser le bref écrit de Kropotkine, La morale anarchiste. Il en va de soi, que ce n’est pas un travail de réflexion des plus connus. Mais il dépasse de loin les propos de La route de la servitude. Et de loin.
Il faut dire que Pierre Kropotkine est un véritable esprit scientifique. Et c’est avec la méthode de l’observation qu’il va tenter et réussir à découvrir l’origine du sentiment moral. Il nous donne ainsi une vue pénétrante du véritable fonctionnement de l’organisation humaine.
Sur quoi repose au juste le sentiment moral? Sur deux éléments fondateurs : la sympathie et la solidarité. Commençons par la sympathie. Dans un premier temps, tout animal évolué ressent de la peine lorsqu’il voit autrui souffrir. Il se met à sa place grâce à l’imagination, et c’est ce qu’on appelle l’empathie. Dans un deuxième temps, pour ne pas souffrir plus longuement cette impression pénible, la sympathie va se manifester, c’est-à-dire la solidarité et la tendance à agir et à s’impliquer pour modifier la situation, soit par acte ou par la parole, pour aider et réconforter le souffrant. Kropotkine insiste beaucoup sur le fait que les singes évolués participent à la souffrance des membres du clan. Et dans plusieurs cas agissent pour se venir en aide les uns les autres. Cette solidarité et cette entraide, pour reprendre le titre d’un de ses ouvrages, L’entraide, facteur d’évolution, se pose en antithèse de l’évolutionnisme de Darwin, pour qui la sélection naturelle provient de la lutte acharnée des individus pour se perpétuer en survivant. Elle contredit aussi les penseurs bourgeois libéraux qui, pour nous faire accepter le capitalisme, postulent que c’est l’intérêt personnel qui permet à la société de fonctionner adéquatement. Mais pour être juste et impartiale, Kropotkine avoue que c’est dans un écrit d’Adam Smith, penseur libéral, que l’on retrouve une idée qu’il lui emprunte : la sympathie comme fondement moral. Mais Smith ne va pas assez loin, selon lui, en ne proposant pas aussi la solidarité comme fondement de la société.
Passons maintenant à la rationalisation du sentiment moral. Pour notre auteur le principe universel, ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fit, est négatif et, selon moi, débouche sur une morale du ressentiment et de la culpabilité, lorsqu’on ajoute l’idée de récompense de nos actes, comme le fit le christianisme avec l’existence du paradis. Il faut plutôt penser ainsi : fait à autrui ce que tu veux qu’il te fasse, en pareille circonstance. Nous avons ainsi un principe positif dynamique qui incite à agir et à se porter mutuellement en aide. De la découle la sympathie et la solidarité, mais cette fois-ci à l’aide d’une maxime rationnelle. On le voit très bien, c’est d’une extraordinaire cohérence et d’une clarté hors du commun que cette explication. Des sommes monumentales d’ouvrages ont tenté de fonder, d’expliquer et d’appliquer une morale valable et efficace, mais c’était pourtant simple de placer l’entraine au fondement de la moralité, et le mérite en revient à un auteur plus ou moins inconnu, aujourd’hui: Pierre Kropotkine.