Castoriadis
15 10 2008
Pour Cornélius Castoriadis, à presque toutes les époques et dans presque la totalité des premières civilisations, les sociétés se sont instituées à partir de la clôture du sens hérité, et non pas grâce à l’interrogation, qui, elle, se manifestera plus tard dans l’histoire. L’homme étant un être qui a besoin de sens pour agir et pour fonder sa collectivité sur des règles et des coutumes, en premier lieu, et par la suite sur des lois et une constitution, il en résulte que c’est prioritairement sur le passé des héros fondateurs et sur les règles qu’ont laissé les sages que se fonderont les institutions. Dans ce cas précis, l’homme n’est pas autonome, puisqu’une grande part de sa conduite et de ses activités lui viennent du passé et de l’héritage des grands textes : la Bible, le Coran, etc.
La plus grande partie de l’histoire et de la préhistoire se déroule ainsi sous le registre de l’hétéronomie. Castoriadis emploie l’expression de la clôture du sens, puisque le sens nous vient de codes qui indique aux hommes la presque totalité de leurs activités et aussi ce à quoi ils doivent penser à propos des dieux et du sacré. En quelque sorte, le terme indique que le sens n’est pas recherché par la réflexion libre et délibérative. La coutume est la coutume et la loi est la loi ; il n’y a rien à y redire.
Par contre, arrivera un moment dans l’histoire ( la Grèce au 7ième siècle avant J.-C.) où naîtra simultanément la politique et la philosophie. Il se produit alors la rupture de la clôture et l’auto-instauration du sens par la réflexion et la confrontation des positions des individus. La faculté qui permet cette activité révolutionnaire est l’imaginaire radical. Loin de donner uniquement de la fiction et du récit mythique, l’imagination permet de concevoir une organisation sociale qui permettra aux individus de vivre avec une relative autonomie. L’organisation politique tendra, à ce moment, à inclure la capacité qu’a le citoyen à examiner certaines activités, certains événements et à y apporter une solution qui manifeste le pouvoir rationnel de détermination. Cette forme de gouvernance, on le sait, donnera lieu à la démocratie athénienne. Forme unique et institution particulière qui encouragent l’autonomie des citoyens.
Pour ce qui en est de la naissance de la philosophie, qui s’est affranchi de la pensée mythique, elle commence avec la question : que dois-je penser ? "Mais dire : que dois-je penser ?, c’est ipso facto mettre en cause et en question les représentations instituées et héritées de la collectivité, de la tribu, et ouvrir la voie à une interrogation interminable." Cette activité de la pensée mènera à l’autonomie. Qu’est- ce que cette autonomie ? : se donner à soi-même ses règles et ses lois. Et évidemment, faire de même avec les lois sociales et les institutions; chaque homme ayant le pouvoir et la possibilité d’observer les lois et de les remettre en question tout en en proposant d’autres plus légitimes.
Démocratie et autonomie
La démocratie que nous connaissons n’est plus la démocratie athénienne. En quoi est-elle si différente ? Il faut faire, pour y répondre, une distinction sémantique. Il y a l’épistémê (la science, la connaissance), la technê (la technique, le savoir-faire des différents métiers) et la doxa (l’opinion). Tout dépend, dès lors, des différents métiers et activités. Si l’on veut construire un bateau ou des bâtiments on choisira (élira) celui ou ceux qui possèdent le savoir-faire et la technique pour mener à bien ces entreprises. S’il est question de guerre, les citoyens éliront celui qui semble le plus doué en stratégie militaire : Périclès, par exemple. Par contre, pour certaines fonctions (magistrats) qui ne demandent pas d’expertise, mais plutôt du jugement, les athéniens tiraient au sort pour savoir qui occuperait ce poste pour un certain temps prédéfini. Dans ces fonctions particulières les individus auront alors à convaincre leurs concitoyens qui, eux, auront à juger selon leurs opinions. Et c’est justement ce qui encourage l’autonomie de la raison et l’auto-institution des lois. (Il faut ajouter que ce qui légitimise le principe de la majorité, lors de votations, est l’exacte équivalence de toutes les opinions; chacune se valant.) En d’autres mots, la politique, pour une large part était, pour les Athéniens, affaire d’opinions, et non d’expertise. Il pouvait en être ainsi dans une société ou les membres avaient la possibilité de prendre le temps de délibérer, puisque la grande partie des activités productives étaient le lot des esclaves. Pour nous, ce n’est plus le cas. Les citoyens n’ayant plus le temps pour se livrer à la politique, nous sommes donc dans une démocratie représentative, et non plus dans une démocratie directe.
Par contre, "il faut remarquer que le premier qui ose se présenter avec des prétentions à une épistémê politique est évidemment Platon. C’est Platon qui proclame qu’il faut en finir avec cette aberration que constitue le gouvernement par des hommes qui ne sont que dans la doxa, et confier la politeis et la conduite des affaires à des possesseurs du vrai savoir, les philosophes." Malheureusement pour la démocratie, à l’époque de Platon, celle-ci avait déjà dégénérée en une suite de régimes tous déficiants et ne répondant plus à l’autolimitation.
Justement, pour pouvoir fonctionner, la démocratie à besoin de limitations, et les citoyens, se donnant leurs propres règles, doivent s’autolimiter. "Le problème fondamental de la démocratie est celui de l’autolimitation, problème directement issu de la perte de toute signification substantielle : les significations héritées, en étant mises en question, s’ouvrent aux doxai, mais, en retour, ne peuvent plus indiquer comment et jusqu’où agir." Et "la liberté, c’est l’activité. Elle est une activité qui en même temps s’autolimite, c’est-à-dire sait qu’elle peut tout faire, mais qu’elle ne doit pas tout faire."
Il en va de soi que pour Castoriadis la société dans laquelle nous vivons ne parvient plus à s’autolimiter.
Publié par : Tory à 20:35:54Permalien
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