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Publi le jeudi 19 juin 2008

Jeudi 19 juin 2008

La route de la servitude

 

Cet ouvrage de Friedrich Hayek, avec son titre racoleur, est assez décevant. Mais c’est quand même une œuvre importante de par son nombre de rééditions et de traductions. En fait, elle compte beaucoup dans la seconde moitié du vingtième siècle parce qu’elle a énormément influencé des décideurs, des gouvernements et, bien entendu, les économistes néo-libéraux et leurs acolytes sociaux politiques, les néo-conservateurs. Prix Nobel de sciences économiques en 1974, "ultra-libéral, Hayek montre que seul le marché peut réguler l'économie et justifie ses idées sur la liberté individuelle par la croyance en l'existence d'un ordre spontané ". "En avril 1947, il cofonde la Société du Mont Pèlerin, association internationale d'intellectuels désireux de promouvoir le libéralisme. Il en est président de 1947 à 1961 et y reste très influent jusqu'à sa mort." Il est aussi l’auteur de la Constition de la liberté (1960).

On retrouve dans La route de la servitude quelques idées intéressantes. La première, en ordre d’importance est que "l’individualisme est une attitude d’humilité à l’égard du processus social…" Autrement dit, il faut savoir se modérer lorsque vient le temps d’adopter des mesures qui visent à transformer ou modifier la société, car les structures sociales sont complexes et lourdes, et elles peuvent bouleverser bien des aspects de la constitution sociale. La deuxième est que toute la tradition philosophique, à partir de l’Antiquité latine, nous a laissé comme principe de la liberté, l’individualisme, et que celui-ci n’est pas nécessairement égoïste. La troisième est que "l’indépendance, la confiance en soi, le goût du risque, l’aptitude à défendre ses opinions contre la majorité, la disposition à aider son prochain (assez critiquable) –sont celles sur lesquelles repose essentiellement la société individualiste." La quatrième et dernière est que l’argent est la plus grande invention qui permet à l’homme, sorti des anciennes sociétés traditionnelles, de s’émanciper et de se libérer du joug et des contraintes que lui imposaient les anciennes formes d’organisation. Il faut dire, avec les derniers événements et les ratés du système financier, que l’argent virtuel se retourne contre la société, en générale. Même si pour d’auncuns c’est une opportunité de s’enrichir au dépend des travailleurs. À la rigueur l’on pourrait lui allouer cette dernière proposition, un peu exagérée : "le pouvoir coercitif de l'État transforme toute question économique ou sociale en question politique".

Paranoïa

Une secte, les libertariens se réclament de ce type d’ouvrage paranoïde. Pour eux, l’État détruit peu à peu les libertés sacrées, en entrant sur le marché et en modifiant les irritants du libéralisme. Laissons ce genre de délire de côté et revenons au livre en question. Premièrement, il semblerait que Hayek est vécu un véritable traumatisme le jour ou le national-socialisme a pris le pouvoir en Allemagne. Il prétend que le socialisme était déjà pratiqué avant 1933. Que les sociaux démocrates s’étaient introduits partout dans toutes les officines. Il serait plus juste de dire que c’est avec Bismarck que la société allemande a connu ce que dénonce Hayek, le planisme ou la planification, pour employer un autre terme. La bureaucratisation et les mesures sociales sont plutôt le fait du gouvernement prussien. Il suffit de lire Kafka pour avoir une idée de ce qui en résultait. Deuxièmement, l’auteur pratique des amalgames douteux. Comme celui-ci : "il considère qu'il n'existe pas de différence de nature, mais seulement de degré entre le communisme et son imitateur le nazisme". Comme si l’hitlerianisme était une forme de socialisme. C’est davantage d’un capitalisme d’État qu’il s’agit. Mais laissons-lui quand même l’idée que cela était une forme de société hautement planifiée .

Erreurs d’interprétation

Les courants politiques et économiques qui se réclament de Hayek se trompent énormément sur certaines idées de l’auteur. Ou bien, c’est de la mauvaise foi, car ils ne veulent pas parler des mesures sociales qui sont proposées dans La route de la servitude. En voici quelques-unes : "il n’y a, en effet, aucune raison pour qu’une société ayant atteint un niveau de prospérité comme celui de la nôtre, ne puisse garantir à tous le premier degré de sécurité, sans mettre par cela notre liberté en danger". (Ailleurs il parlera, au contraire d’une forme de besoin de sécurité qui mine la liberté. Il n’apparaît pas toujours clair dans ses démonstrations ou, plutôt, il semble se contredire.) Il poursuit : "il n’y a pas de raisons non plus pour que l’État ne protège les individus contre les hasards courant de la vie, contre lesquels peu de gens peuvent se garantir eux-mêmes. En organisant un système complet d’assurance sociale, l’État a une excellente occasion d’intervenir, quand il s’agit vraiment de risques susceptibles d’être couverts par l’assurance". (Nous l’avons dit précédemment, c’était une mesure adoptée par Bismarck pour faire échec aux socio-démocrates.) "Dans les cas de catastrophes naturelles, l’État peut également apporter son aide, sans aucun inconvénient. Chaque fois que la communauté peut agir pour atténuer les conséquences des catastrophes contre lesquelles l’individu est impuissant, elle doit le faire." "Il y a enfin un problème de la plus haute importance, celui de la lutte contre les fluctifications de l’activité économique et les vagues périodiques de chômage massif qui les accompagnent. C’est bien là un des plus graves et plus délicats problèmes de notre temps. Sa solution exigerait un effort de planisme, pris au sens positif, mais elle n’implique pas, ne devrait pas impliquer, le genre de planisme qui supprimerait le marché." (Il aurait peut-être été en faveur d’une allocation de citoyenneté universelle, un minimum garanti qui proviendrait des impôts et des taxes. Mais on se doute qu’il refuserait l’idée d’un salaire minimum, car cela fausserait les lois de l’offre et de la demande.) Et finalement, "la protection nécessaire contre les fluctuations économiques ne mène pas au genre de planisme qui constitue une menace pour notre liberté".

On voit bien toute l’obsession de l’auteur envers la planification qui viendrait interférer avec le marché qui est pour lui une "croyance en l'existence d'un ordre spontané"… On constate avec ses exemples que les thuriféraires du libéralisme ont bien mal lu Hayek.

Pour ne pas être trop partial dans notre lecture mentionnons les propositions de l’auteur qui semble être des critiques assez justifiées. Il y a le fait que des monopoles, comme nous le disions dans un précédent texte, qui se sont constitués au début du vingtième siècle. "La croissance des cartels et des syndicats a depuis été encouragée par une politique systématique." Et une des raisons qui explique cette formation de monopole est évidemment aux yeux de notre auteur la tendance des États à intervenir dans la vie économique. "Ce fut en Allemagne qu’avec l’aide de l’État la première grande expérience de planismescientifique et d’organisation consciente de l’industrie mena à la création de monopoles géants, qu’on fit passer pour des résultats d’une croissance organique inévitable(…)." Encore qu’ici Hayek ne semble pas admettre qu’il est dans la nature des choses économiques que divers secteurs qui demande des investissements importants soient poussés à vouloir protéger leurs marchés en contrôlant les prix afin que leurs opérations soient rentables. Un peu plus loin ilévoque ce que Garlbraith nomma la technostructure. "Et l’on se convainc de plus en plus que pour faire un planisme efficace, il faut en retirer la direction aux politiciens, et la confier à des experts, à des fonctionnaires permanents, ou à des organismes autonomes." Ici Hayek anticipa sur la mise au point du New Deal aux Etats-Unis. Rappelons qu’un bureau de planification, avec plus d’un millier de spécialistes se constitua pour mettre au point les différentes politiques d’interventions économiques de l’État américain. Ce que l’auteur ne pouvait savoir c’est que cela fut une grande réussite même s’il y eut quelques erreurs qui furent commises. Mais dans l’ensemble l’interventionnisme eut des résultats grandement satisfaisants.

Passons au besoin de sécurité qui pousse une multitude de gens à préférer un emploi fixe à l’aventure de l’investissement et de la création d’entreprises. "Désormais, ce n’est plus l’indépendance qui situe un homme, mais la sécurité. (…) ce processus a été hâté par un autre effet de l’enseignement socialiste, à savoir par le dénigrement systématique de toute activité économique comportant des risques, par l’opprobre moral jeté sur le bénéfice qui paye le risque (de choisir de faire des affaires) (…). L’école et la presse ont inculqué à notre jeune génération l’habitude de considérer toute entreprise commerciale comme suspecte, tout profit comme immoral." Ici on ne peut que lui donner raison. Mais c’est quand même une chance que seulement une minorité choisit l’entreprenariat, car sinon il y aurait saturation de vendeur qui ferait faillite. D’autant plus que pour une bonne quantité de personnes se vouer à l’activité économique prend trop d’énergie et que la vie ce n’est pas uniquement avoir des employés et faire des profits.

Ailleurs il saisit bien la nature et les objectifs du socialisme. "Le socialisme, dans l’acception courante du terme, promet non pas une répartition absolument égalitaire, mais une répartition plus juste et plus équitable que la répartition actuelle. Le but est donc non pas l’égalité dans le sens absolu, mais une plus grande équité." À partir de là tout semble devenir confus. Hayek est pour une meilleure répartition de la richesse, mais pas de la manière communiste qui engendre une forme de totalitarisme. Mais de quelle façon alors ? C’est un mystère puisqu’il préfère que l’État ne prenne pas une grandeur démesurée.

Que les salaires soient déterminés par l’offre de travail et sa demande, sous forme d’équilibre. On se doute que pour lui l’État ne doit pas faire du business. C’est bien ici que nos positions s’opposent puisque c’est la meilleure manière de fournir aux gouvernements des subsides qui permettront d’offrir des services gratuitement aux citoyens. Chose que l’entreprise privée ne peut pas faire. À notre sens, lorsque cela est possible, il est avantageux que ce soit l’État qui exploite des secteurs rentables par l’effet de monopole public plutôt que se soit le fait d’entrepreneurs et d’actionnaires qui formeront eux aussi des oligopoles avec clientèles captives.

Parmi les bienfaits du commerce notons celui-ci : "La transformation progressive d’un système rigidement hiérarchique en un régime où l’homme peut au moins essayer de modeler son destin, où il a l’occasion de connaître plusieurs genres de vie et de choisir entre eux, cette transformation est étroitement liée au développement". On ne peut pas dire que son analyse n’est pas originale. Terminons sur les défauts des spécialistes. "L’influence de ces scientifiques-politiciens ne s’est pas souvent exercée en faveur de la liberté: "l’intolérance de la raison" fréquente chez les spécialistes, l’impatience caractéristique de l’expert envers les comportements et les actes du non-initié, le mépris souverain pour tout ce qui n’est pas organisé d’après des schémas scientifiques par des esprits supérieurs (…)."

Les faussetés

Si on passe maintenant aux propositions critiquables, c’est à un florilège que l’on a droit. "Dans une société où l’on a le goût de la liberté, on ne trouvera pas beaucoup de monde pour la troquer volontairement contre la sécurité économique". Comme si on pouvait opposer la sécurité et les politiques qui la favorisent à la liberté qui serait supérieure. Il faut rappeler que l’on ne peut être que très difficilement libre lorsque l’on a pas le stricte nécessaire pour assurer notre subsistance. Il faut ajouter qu’une société qui préconise la sécurité pour une grande partie de ses membres ne s’en porte pas plus mal. "L’interdépendance de tous les phénomènes économiques, nous l’avons vu, ne permet guère d’arrêter le planisme à un point voulu. Une fois le libre jeu du marché entravé, le dirigeant du plan sera amené à étendre son contrôle jusqu’à ce qui embrasse tout." C’est évidemment une vue de l’esprit, car la planification en régime capitalisme de libre marché atteint un point où on ne voit plus l’utilité de poursuivre l’interventionnisme.

Dans la série des propositions qui servent à faire peur par la dramatisation : "la démocratie veut l’égalité dans la liberté et le socialisme veut l’égalité dans la gêne et dans la servitude". Notons, par contre, que cette phrase est de Tocqueville. À propos de la concurrence : "dans la concurrence, la chance joue autant que l’intelligence et la prévoyance". Il faut dire que la concurrence concerne surtout les petits secteurs à faible capitale. Et lorsqu’il est question de la grande production de masse et les secteurs lourds, la concurrence est souvent absente. Voici une autre de ces exagérations : "Comme dans la vie moderne nous sommes dépendants à chaque instant, à chaque pas, de la production des autres hommes, le planisme économique implique la réglementation presque totale de toute notre vie." Encore là, Hayek vivait à une période charnière où l’Allemagne nazie était un très mauvais exemple de planification.

Pour terminer : "La concurrence peut supporter une certaine dose de réglementation, mais elle ne saurait être alliée au planisme* (…)". L’avenir nous prouvera sûrement le contraire.

Quelques précisions

Il faut maintenant parler des objectifs du socialisme ou d’une économie plus humaine et plus respectueuse des besoins.

"Le socialisme se définit au contraire comme la maîtrise exercée par l’ensemble de la société sur ses propres priorités, auxquelles le calcul économique est désormais subordonné". Qu’entend-t-on par priorité ? Il faut prioriser certains besoins comme la santé et l’éducation, car ceux-ci sont la pierre angulaire qui permet que toutes les autres activités soient assumées avec une certaine efficacité. Avant de pouvoir travailler dans une société moderne il faut un certain niveau d’éducation morale, civique et professionnelle. Le secteur privé ayant tendance à négliger ces domaines ou a en faire une entreprise générant des profits, il faut absolument un secteur public qui s’occupe de ses tâches essentielles et primordiales. Ce qui nous amène au fait que "l’éventuelle supériorité d’un socialisme ne peut résider finalement que dans le rôle dominant accordé à la logique des besoins".

A contrario il faut mentionner que le capitalisme a une tout autre façon de fonctionner "Sous le capitalisme, c’est l’exigence de maximisation du profit qui détermine vers quels secteurs l’économie va porter l’effort d’investissement (…)." Illustrons-le simplement avec un exemple concret. Le marché des télécommunications a, assez récemment, trouvé un besoin à combler dans la vente des téléphones cellulaires. On doit dire que ce produit rend certains services aux consommateurs. Mais celui-ci reste dans la majorité des cas un besoin presque inutile ou devient un luxe. La maximisation du profit porte les opérateurs à stimuler la demande de ce bien qui génère, au final, une bonne marge de profit. Mais l’on doit s’avouer que ce sont des ressources qui pourraient être allouées à autre chose de plus productif ou générateur d’une autre forme de bien-être. De ce point de vu, on peut dire que le marché est aveugle. Il n’est pas capable de prioriser les besoins fondamentaux. C’est la raison pour quoi il y a une place dans l’activité humaine pour le socialisme, qui, lui, tente de définir un mieux être qui ne répond pas à la logique de la maximisation des profits.

Il faut aussi souligner quelque chose d’important en ce qui a trait au travail. Bien que ce soit pour nous-mêmes que nous travaillons, il n’en demeure pas moins que nos tâches sont beaucoup plus valorisantes lorsque nous avons l’impression de participer au bien-être de la société, lorsque nous avons d’autres buts que personnels. En ce sens, beaucoup de personnes n’accepteraient pas de travailler à la construction d’automobiles parce qu’ils considèrent que, dans certains cas, il existe assez de véhicules et que ceux-ci pourraient très bien être limités par le développement du transport en commun.

Finalement, on peut dire que "le socialisme c’est la transformation du travail", vers un travail plus humain, plus noble et utile socialement.

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* Le bon planisme serait celui qui n’entrave pas la concurrence.

par Tory | le 2008-06-19 18:46:58 | PERMALIEN
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