30 01 2010

 

Première pièce, deuxième versions.

http://pages.infinit.net/sauvage/1c.htm




L’Orient et l’Occident

18 01 2010

 

Penser par soi-même est un idéal à poursuivre. C’est un idéal, parce que je ne suis pas si sûr que l’on puisse finir par y arriver, un jour, complètement. Pour être plus précis, disons que certains jours on y arrive sûrement. À d’autres moments, dans d’autres domaines, sous d’autres contextes, par contre, on est soit crédule ou soit on est obligé de faire confiance à celui qui semble avoir une meilleure connaissance sur les sujets qui nous échappent, et avec un peu de chance ce sera bénéfique, puisque notre ou nos sources sont bien documentés, factuelles et honnête. Par contre, si ce n’est pas le cas, cela peut être désastreux, si on n’opère pas la tâche de vérifier par la suite par nous-mêmes ce qui nous a été dit, ce que nous avons lu. Il nous faut donc une méthode comme dirait Descartes.

Bien sûr, je ne parle pas des ouvrages techniques ou scientifiques qui contiennent relativement que très peu d’erreurs (ce qu’on appelle les manuelles, qui ont été vérifiées à plusieurs reprises, par plusieurs personnes compétantes, et, au mieux, par des comités). Non, ce qui pose problème, c’est ce qui n’est pas quantifiable, expérimental. On dit dans ce cas que c’est expérientiel. Et ce qui est expérientiel est vraiment large. Ce sont les contes, les nouvelles, les romans, les maximes, les pensées, les réflexions, les opinions, certains poèmes, les proverbes, les mythes, les philosophies… Tout ceci nous propose une forme de connaissance, de vérité, que l’on apprend par la riche expérience, mais qui a su se résumer en des formules concluantes, déterminantes et qui font sens dans l’existence humaine. Jusqu’ici aucun problème. Certains ouvrages feront de l’effet sur certaines personnes, et sur d’autres, non. Ce qui est presque sûr, c’est que ce qui a traversé le temps risque de contenir de très grandes qualités. De devenir quasiment immortel. Dis autrement, une œuvre, un ouvrage, une réflexion, une découverte, a cette qualité lorsqu’elle demeure actualisable et comme d’une certaine façon contemporaine. Mais est-ce que ce qui a traversé le temps constitue un gage, nécessairement, d’un assez au degré de véracité? Oui, la plupart du temps. Mais… Mais il faut que ce ne soit pas dogmatique. Autrement dit, une pensée, un mythe, une religion, une philosophie… peuvent contenir un dogme, des dogmes où être entièrement dogmatique. Ce qu’il faut, c’est les reconnaître ou le reconnaître, quand c’est globalement. Car dans le cas d’une religion, le dogme n’est pas à prendre au pied de la lettre. Certains diront qu’il faut le prendre au second degré. Pour une philosophie dite dogmatique, le système doit nous inspirer le doute, même qu’il ne faut pas trop y adhérer, malgré qu’elle renferme de nombreux passages d’une grande exactitude et d’abondantes vérités.

La première fois où j’ai eu l’impression d’enfin comprendre quelque chose qui allait s’avérer déterminant et précieux, c’est lorsque j’ai saisi ceci : "Là où commence la croyance cesse la connaissance, là où commence la connaissance cesse la croyance". C’est très radical. Mais c’est peut-être là le début de la méthode que l’on cherchait ? Reconnaître que la chose qu’on nous propose est un dogme ou un postulat (principe que l’on demande d’admettre comme vrai sans démonstration), et que si celui-ci tombe, s’avère faux, toute la suite du raisonnement ou de cette vérité s’écroule. Il faut dire que le dogme ne se prétend pas être autre, mais à nous de le reconnaître, d’en prendre conscience, et dans être ainsi d’une certaine façon immunisé. Je le répète certains dogmes renferment de grands savoirs sur l’homme. Là n’est pas le problème, il me semble. Pour ce qui en est des postulats, c’est un peu plus compliqué. Étrangement, ceux qui utilisent les voix de la logique nous mystifient assez souvent avec la mécanique des prémisses. Ce qui fait que l’on se perd à retrouver les postulats. Problème de concentration, de technique et d’analyse. Quand ce n’est pas certaines personnes qui excellent à nous faire passer le postulat comme étant démontré. Certains diront que ce qui n’a pas été démontré, (parce qu’on y prend pas toujours garde), l’a été. D’autres enchaîneront de véritables postulats qui semblent vraisemblables, donc assez fiables, avec d’autres, très douteux, ou on finit par s’y perdre un peu, et le peu dans ce cas est énorme. Que vient faire la croyance et la connaissance dans tout cela? Et bien, si on fait une œuvre très sérieuse de raisonnements correctes et de logique, en mentionnant qu’on ne peut pas questionner les postulats, parce que pour l’instant ce n’est pas encore possible, on a au moins l’honnêteté intellectuelle, même si c’est un peu risqué. Mais la démarche est là, donc la rigueur, et un certain degré de véracité. Pour ce qui est du dogmatisme, comme on en retrouve dans les doctrines orientales, en général, presque chaque phrase nous demande un certain degré d’allégeance. On nous demande de suspendre notre jugement pour nous plonger dans les paroles de sagesse ou de ceux du maître ou du divin, tout le temps de l’exposé, sinon nous ne seront pas réceptifs, ouverts, ect…, et évidemment nous ne comprendrons rien. Donc, le sens critique dans le corpus des grands écrits orientaux et des maîtres en sagesse n’est pas particulièrement bien venu. Je ne conteste pas la valeur de certains propos justes, de fines observations psychologiques que l’on trouve ici et là, au travers de ces écrits mémorables. Mais on m’a indiqué certaines des pages les plus importantes, du moins considérées comme telles par ceux qui si connaissaient, sans contredit, et le résultat est que tout cela m’a demandé d’accorder ma croyance trop souvent. Ce qui devient pénible lorsque l’on croit que là où commence la croyance s’arrête la connaissance.

N’empêche, qu’à tous les jours nous sommes obligés de croire en une foule de choses, pour pouvoir fonctionner. Mais pour penser par soi-même, il est assez souvent conseillé d’éviter de trop croire, de trop abandonner (suspendre) son jugement.

Le moi

Avant de mentionner ce qui semble rendre problématique, voire impossible, un amalgame entre deux grandes cultures, celle de l’Orient hindouiste et celle de l’Occident, une connaissance minimale du fonctionnement du yoga s’impose. Ce qui pourra aider à résoudre des contradictions fréquentes que nous subissons, parce qu’elles se sont introduites à notre insu. Ces contradictions opérant profondément parce que dans ce cas nous nous retrouvons à vouloir une chose et son contraire, sans véritablement en prendre conscience. Donc, de possibles comportements ératiques peuvent apparaître. Mais ceux-ci pourront disparaître quand les véritables aspirations seront reconnues et que l’erreur commise pourra trouver une résolution harmonieuse, grâce à la franchise et à un plus haut degré de lucidité.

Voici ce que l’on dit à propos du yoga :

"Quels sont les dangers du yoga? Est-il particulièrement dangereux pour les peuples d'Occident? On a prétendu que le yoga était bon pour l'Orient, mais qu'il faisait perdre tout équilibre à la mentalité occidentale.

Le yoga n'est pas plus dangereux pour les Occidentaux que pour les Orientaux. Tout dépend de l'esprit dans lequel on s'approche de lui. Le yoga devient dangereux si on l'utilise à des fins personnelles; il n'est pas dangereux, au contraire c'est le salut et la sécurité même, si on vient à lui avec le sentiment de sa sainteté, en se rappelant toujours que le seul but est de trouver le Divin."

Donc si on comprend bien, cela mène à une impasse majeure si on ne sait pas s’en servir. Et c’est ici que l’on a une réponse à la question de la différence entre les deux civilisations. Il ne faut pas utiliser le yoga à des fins personnelles. Ce qui pose un énorme problème, puisque les Occidentaux en viennent, sans le savoir, c’est-à-dire sans véritablement se l’avouer, à cette discipline dans le but d’obtenir ce que l’on appelle la croissance personnelle. Aspiration fondamentale que notre éducation et tous les discours et injonctions nous imposent comme étant le but individuel principal à rechercher. Notons que la société de consommation postule que c’est un haut niveau de confort qui doit être atteint. Au fil du temps, c’est devenu la principale raison qui incite au travail et qui domestique le travailleur, le discipline, lui donne un sens. Pourquoi travailler? Pour obtenir le confort, car sans le confort, il ne peut pas y avoir de croissance personnelle, puisqu’elle requiert un minimum de bien-être pour développer son épanouissement. Ce qui fait que l’avoir et l’être en viennent à se confondre de manière perverse. Désormais, pour être heureux, il faudra que la croissance personnelle s’active, amène avec elle le confort, donc l’avoir, par conséquent être devient avoir. Nous sommes donc pris dans une mécanique, une logique, qui fait agir l’individu en lui faisant croire qu’il recherche l’être, alors qu’il recherche l’avoir : tous les biens potentiels de la société de consommation qui lui font miroiter l’accomplissement par l’accroissement personnel, à travers le confort, qui ne peut être que matériel. Donc un cercle se forme et celui-ci agit à notre insu, le tout provoqué par la société de consommation. Les aspirations s’entremêlent. Bienvenue dans un autre nouveau complexe inconscient, presque impossible a désactivité. Les aspirations semblent saines, mais elles se sont trop bien emmêlées. Pour désactiviter le tout. Surtout ne pas toucher à la philosophie orientale, elle risque d’exacerber le narcissisme puisque la croissance personnelle, raison pour laquelle on fait du yoga, est un puissant agent de centration sur soi-même. Il faut plutôt virer ce besoin, cette injonction de croissance personnelle. Ce qui nous oblige à tenter d’éliminer le confort. Ce qui est problématique pour l’Occidental. Une fois qu’on lui a goûté, celui-ci, nous invite à l’augmenter, sans fin. On est ainsi jamais satisfait de ce que l’on a. Spirale de la consommation. Il faut noter que cette spirale agit bien à notre insu. Mais comment dissocier l’avoir et l’être qui se sont couplés ? En en prenant conscience, premièrement. Mais pour le reste…

On peut donc conclure en disant que nous, Occidentaux, nous devons prioritairement augmenter et développer notre personnalité. Alors que chez les Orientaux, avec quelques nuances près, il faut, dans la mesure du possible, calmer l’ego, voir l’annihiler.




Frankfurt

13 01 2010


Harry G. Frankfurt est l’auteur de 2 petits ouvrages assez intéressants. Le premier, On bullshit ou De l’art de dire des conneries, traite du baratin, de la connerie. Le deuxième, qui se veut être une suite, porte le titre de De la vérité. Il se trouve à constituer un complément au premier. L’auteur mentionne que s’il avait fait une distinction entre le baratineur et le menteur, il n’avait toutefois pas assez traité de la vérité. Il avait, par contre, établi que le menteur, qui dissimule la vérité, à quand même conscience qu’elle existe. Alors que pour le baratineur, qui s’en soucis guère, il s’agit «plutôt (de) séduire par l'accumulation de mots (verbiage)». Pour lui, c’est l’effet qu’il produit qui importe. Du côté de la connerie, le but est de dire des choses à la légère, que l’on ne dirait pas dans d’autres situations, autrement.

Par ailleurs, à la toute fin de l’ouvrage il se demande s’il y a plus de conneries aujourd’hui. Si elle est surtout contemporaine. En un sens, il répond que, oui, il y a plus de baratin en ce moment. Une des premières raisons serait qu’il nous faille avoir des opinions sur tout. Artistes, chroniqueurs d’humeur, étoiles de la musique, etc., tous se doivent de parler sur tout et sur rien. Ce qui devient le fameux bavardage futile incessant. «La production de bullshit, affirme Frankfurt, est donc stimulée «quand les occasions de s'exprimer sur une question donnée l'emportent sur la connaissance de cette question»». Le baratin n'est donc pas originellement un discours sur l'intimité, mais il finit par le devenir «C'est un discours qui n'a de fin que lui-même. Cependant, c'est dans l'étalage de la vie privée sous couvert de sincérité qu'il est le plus manifeste aujourd'hui». C’est comme si on avait l’impression que le Moi, si on lui laissait la chance de discourir sur son intériorité, rencontrerait de grandes vérités. L’injonction à la sincérité-authenticité produit, de fait, de la bullshit.

Et cette merde, on la rencontre dans les revues, les magasines, les journaux et dans les nouvelles émissions réalité. «Le baratineur est par conséquent celui qui reprend à son compte l'idéal de communication de la société médiatique (…)» Bref, nous en sommes constamment entourés.

Nous disions donc que le baratineur se fou de la vérité. En fait, il ne lui accorde pas d’importance parce qu’il ne croit pas qu’il y ait des vérités objectives. Il croit plutôt en sa vérité personnelle. Et cette vérité en est une d’intériorité qui est produite par sa sincérité. Mais tout cela repose sur une croyance. C’est-à-dire que l’on croit que le moi repose sur un substrat qui perdure et conserve son unité, malgré nos variations de nos états de conscience. Frankfurt mentionne ceci : «il est absurde d’imaginer que nous soyons nous-mêmes des êtres définis, et donc susceptibles d’inspirer des descriptions correctes ou incorrectes, si nous nous sommes d’abord montrés incapables de donner une définition précise de tout le reste. En tant qu’êtres conscients, nous n’existons que par rapport aux autres choses, et nous ne pouvons pas nous connaître sans les connaître aussi. En outre, aucune théorie ni aucune expérience ne soutient ce jugement extravagant selon lequel la vérité la plus facile à connaître pour un individu serait la sienne. Les faits qui nous concernent personnellement ne frappent ni par leur solidité ni par leur résistance aux assauts du scepticisme. Chacun sait que notre nature insaisissable, pour ne pas dire chimérique, est beaucoup moins stable que celle des autres choses.»

Par conséquent, la sincérité-authenticité, qu’encourage l’idéal de communication médiatique, c’est de la bullshit, et une forme d’égarement labyrinthique dans les méandres du moi.

 




La nouveauté et l’innovation

12 01 2010

 

À une certaine époque, que l’on appelle les Lumières, (l’Auklarung, en Allemand, qui est un peu différente de la première, dans ses manifestations et dans sa philosophie), on considérait le progrès, comme la chose à atteindre et à poursuivre. Au 19 ième siècle, l’idée perdure, mais avec un certain sentiment d’urgence, puisque les nouvelles découvertes et leurs applications techniques, concrète, font mirroiter bien du confort et de l’agrément.

Ou en sommes-nous aujourd'hui ? Disons que nous en sommes venus à l’urgence de la nouveauté et de l’innovation. Peut être que tout ceci est fort apprécier pour ceux qui en ont accès, mais nous sommes bien obligé de mentionner le caractère artificiel et puéril de tant d’acharnement et du peu de respect envers ce que nous avons et envers le passé et les formes traditionnelles du bien-vivre.




Ce cher citoyen

21 12 2009

 

Avec la possibilité de laisser des commentaires sur les sites des journaux en ligne et la profusion des pages personnelles et des blogues, on découvre un autre regard sur les faits et l’information. Les journalistes, ressentant de la pression par concurrence, usent de mauvaise foi en soutenant que ces nouveaux médiats participatifs et citoyens pêchent par la pauvreté factuelle et l’opinion subjective et partiale. Ce qui est évidemment faux. Si on prend le cas des éditoriaux et des chroniques, le moins que l’on puisse dire c’est qu’ils sont, eux-mêmes, partisans. Souvent ils ont leurs bêtes noires : Chavez et Cuba. À les entendre, tout serait mauvais dans cette forme de socialisme "autoritaire".

Ainsi, dans les journaux de qualité, "d'un côté, (on retrouve) des enquêtes et reportages de grande qualité; de l'autre, des pages éditoriales tellement partisanes qu'elles tombent trop souvent dans la mauvaise foi la plus flagrante."

Recemment, dans le Nouvel Observateur on pouvait lire l’essentiel de ce qu’il faut savoir sur la grippe porcine. Sauf qu’à la suite on y retrouvait des commentaires intriguants et pertinants comme celui-ci :"Comment se fait-il que le brevet du vaccin contre la grippe porcine (H1N1) a été déposé en 2007 (bien avant la réapparition du virus disparu depuis la fameuse épidémie de grippe espagnole, en 1918) ?

Par quel hasard le président Sarkozy a-t-il eu l’intuition d’aller signer un contrat d’investissement d’un montant de 100 millions d’euros, le 9 mars 2009, pour la construction d’une usine de fabrication de vaccins contre la grippe? Et devinez où! Au Mexique. Là où justement, le foyer de la pandémie a pris naissance ! Pourquoi, Madame Bachelot (ministre de la santé en France) a-t-elle demandé début février 2009, à un groupe de légistes constitutionnalistes, un mémo sur la question suivante : l’imposition d’un plan de vaccination à toute la population serait-elle illégale et anticonstitutionnelle ? Ce sur quoi les experts l’ont rassurée, invoquant qu’une situation exceptionnelle et qu’un état d’urgence sanitaire justifiait amplement qu’on supprime toutes les libertés individuelles !"

Ces propos sont, certes, "insinuateurs". Il y a des faits, qu’il faut vérifiés. Mais aucun journaliste n’oserait écrire cela, parce qu’il y a matière à poursuite. Et parce qu’aussi tous ces faits sentent la théorie paranoïaque du complot. Complot, que je crois, pour ma part, réel.




Schopenhauer

06 12 2009

 

Dans un écrit sur la sagesse, Schopenhauer utilise la distinction classique entre les biens intérieurs (qui dépendent de nous) et les biens extérieurs (qui ne dépendent pas de nous). Ces derniers, comme la richesse, la célébrité, peuvent nous être enlevés du jour au lendemain. Pour cette raison, on ne doit pas s’appuyer sur eux pour espérer un contentement ou pour être heureux.

"Combien n'en voyons-nous pas, diligents comme des fourmis et occupés du matin au soir à accroître une richesse déjà acquise! Ils ne connaissent rien par delà l'étroit horizon qui renferme les moyens d'y parvenir; leur esprit est vide et par suite inaccessible à toute autre occupation. Les jouissances les plus élevées, les jouissances intellectuelles sont inabordables pour eux; c'est en vain qu'ils cherchent à les remplacer par des jouissances fugitives, sensuelles, promptes, mais coûteuses à acquérir, qu'ils se permettent entre temps. Au terme de leur vie, ils se trouvent avoir comme résultat, quand la fortune leur a été favorable, un gros monceau d'argent devant eux, qu'ils laissent alors à leurs héritiers le soin d'augmenter ou aussi de dissiper. Une pareille existence, bien que menée avec apparence très sérieuse et très importante, est donc (…) insensée (…)."

Plus loin dans le texte, il exploite le thème pascalien du divertissement :

"Ainsi, l'essentiel pour le bonheur de la vie, c'est ce que l'on a en soi-même. C'est uniquement parce que la dose en est d'ordinaire si petite que la plupart de ceux qui sont sortis déjà victorieux de la lutte contre le besoin se sentent au fond tout aussi malheureux que ceux qui sont encore dans la mêlée. Le vide de leur intérieur, l'insipidité de leur intelligence, la pauvreté de leur esprit les poussent à rechercher la compagnie, mais une compagnie composée de leurs pareils, car similis simili gaudet. Alors commence en commun la chasse au passe-temps et à l'amusement, qu'ils cherchent d'abord dans les jouissances sensuelles, dans les plaisirs de toute espèce et finalement dans la débauche. La source de cette funeste dissipation, qui, en un temps souvent incroyablement court, fait dépenser de gros héritages à tant de fils de famille entrés riches dans la vie, n'est autre en vérité que l'ennui résultant de cette pauvreté et de ce vide de l'esprit que nous venons de dépeindre. Un jeune homme ainsi lancé dans le monde, riche en dehors, mais pauvre, en dedans, s'efforce vainement de remplacer la richesse intérieure par l'extérieure; il veut tout recevoir du dehors, semblable à ces vieillards qui cherchent à puiser de nouvelles forces dans l'haleine des jeunes filles. De cette façon, la pauvreté intérieure a fini par amener aussi la pauvreté extérieure."




Keynes

30 11 2009

 

De quelle tendance politico-économique était l’économiste Keynes? Voyons d’abord ce qu’il dit dans Democracy and efficiency.

"La question est de savoir si nous sommes prêts à quitter l’état de laisser-faire du XIXième siècle pour entrer dans une époque de socialisme libéral, c’est-à-dire un système nous permettant d’agir en tant que communauté organisée avec des buts communs, et disposés à promouvoir la justice sociale et économique tout en respectant et protégeant l’individu –sa liberté de choix, sa croyance, son esprit et ses manifestations, son entreprise et sa propriété."

Comme il parle de communauté et de buts communs, on peut dire qu’il est communautariste, avant la lettre. "(…) Le bien commun, le mot communauté (…) rappellent les thèses de cette philosophie politique anglo-saxone nommée "communautarisme" (à ne pas confondre avec l’usage français de ce mot, où il désigne surtout la tendance "séparatiste" des communautés, donc une opposition à la République). Le communautarisme, tel qu’il est défendu par des penseurs américains comme Michael Sandel, Michael Walzer, Charles Taylor, ou encore Amitai Etzioni, se présente avant tout comme une correction apportée aux défauts du libéralisme classique. Alors que le libéralisme classique attache une valeur absolue à la liberté individuelle (qu’elle entend protéger de l’état et de la "tyrannie de la majorité"), les "communautariens" rétorquent que l’individu n’existe que par et à travers la communauté, et que l’individu et la communauté doivent être compris comme des forces complémentaires plutôt que contradictoires.

Par ailleurs, même s’il parle de socialisme libéral, cela ne fait pas de lui un socialiste. Il est donc un libéral dans l’acception que propose le terme Liberal, pour les Américains. C’est-à-dire de centre, un peu à gauche. Que l’on ne doit pas confondre avec le socio-démocrate, qui est de centre-gauche-gauche. Pourquoi il n’est pas si à gauche? Disons que Keynes avait une activité de spéculateur, à la bourse. Même s’il espérait pour l’avenir en l’euthanasie du rentier. Ce qui est un peu contradictoire. Mais cela s’explique quand même. En quoi au juste?

Ce brillant économiste se disait publiciste. Autrement dit, quelqu’un qui réfléchit et qui propage ses idées publiquement dans le but d’interférer sur les politiques gouvernementales. Il lui fallait, pour cela, du temps, et ne pas à avoir à se soucier de gagner sa vie quotidiennement. Ajoutons à cela qu’il avait une conception de l’argent très aristotélicienne : très généreux, il faisait profiter ses amis (le groupe de Bloomsbury) de ses hauts revenus.

C’était donc un libéral qui était somme toute assez cohérent avec lui-même.

En définitive, qu’est-ce qui caractérise le mieux Keynes? Et bien, c’est le passage suivant du livre de Gilles Dostaler :

"L’éthique concerne principalement le comportement de l’individu et s’intéresse à la difinition du bien et aux règles de conduite. Pour le philosophe G.E. Moore et le groupe de Bloomsbury, il s’agit d’atteindre de bons états d’esprit à travers les relations amicales et amoureuses, la contemplation de la beauté et la recherche de la vérité."




Le sentiment de solitude

22 11 2009

 

En 1963, Mélanie Klein écrit un court essai sur la solitude, son dernier, malheureusement trop bref. Les propos qu’elle amène sur ce sujet font d’elle une des plus grandes connaisseurs de la condition humaine. Ce qu’elle dit nous touche profondément et nous rejoint, à condition d’en avoir fait l’expérience et d’y avoir réfléchi. Justement, qu’en est-il de cette solitude?

Premièrement, la solitude est inhérente à la condition humaine. En quelque sorte, on naît seul, on vit seul et on meurt seul. Ce qui est drôlement désespérant vu sous cet angle. La solitude serait aussi la récompense négative qu’engendre un idéal inatteignable. "Cet état de solitude intérieure résulte d’une aspiration universelle à connaître un état interne parfait."

Elle s’explique ainsi en débutant son écrit. "Je me propose de rechercher la source du sentiment de solitude. Je n’entends pas par là la situation objective d’être privé de compagnie. Je parle du sentiment interne de solitude, du sentiment d’être seul, quelles que soient les circonstances réelles : on peut l’éprouver aussi bien au milieu d’amis qu’en étant aimé." Pour ma part, je crois qu’elle exagère un peu ici. Avec une véritable amitié et un amour sincère, il me semble que la solitude s’estompe, parce que nous sommes écoutés et compris; même, que ses personnes chères nous devinent, sans que l’on soit obligé de s’expliquer sur nos motivations, nos désirs, nos aspirations, nos valeurs, et surtout nos idées, lorsque l’on a une riche vie intellectuelle.

S’ensuivent, par la suite, des explications théoriques un peu rébarbatives, dans lesquelles j’entrerai ailleurs, dans un autre texte. Allons plutôt à l’essence même de l’origine du sentiment de solitude.

"L’instauration d’une première relation satisfaisante à la mère (…) cette relation fonde l’expérience vécue la plus complète qui soit –celle d’être compris- et se trouve essentiellement liée au stade préverbal. Aussi gratifiant que puisse être dans la vie le fait d’exprimer ses pensées et ses sentiments à quelqu’un qui vous témoigne de la sympathie, une aspiration insatisfaite demeure : celle d’être compris sans avoir besoin de recourir à la parole, aspiration qui représente, en dernière analyse, la nostalgie de la toute première relation avec la mère. (Finalement), cette nostalgie contribue à l’impression de solitude (…)."




Le sens de la vie

16 11 2009

 

Il nous faut absolument un sens à la vie pour vivre. J’entends par cela un sens ultime. Parce qu’il y a des sens, plusieurs petits sens, car presque tout fait sens chez l’être humain, ce n’est pas tout à fait suffisant. Globalement, l’ensemble des valeurs, qui, pris une à une, crée un sens particulier, doit converger en définitive vers un sens englobant et définitif, qui vient apporter une réponse à la question du pourquoi il faut lutter et vivre. S’il faut lutter pour la paix, pour que justice soit faite, pour que tous aient le minimum pour subsister et se développer harmonieusement, pour changer nos rapports entre homme et femme, ect, il n’en demeure pas moins que, si tout cela est noble et indispensable, ce n’est pas encore suffisant pour donner un sens à la vie. La raison en est que nous ne parviendrons jamais à instaurer la paix, qui est un idéal utopique. Mais il nous faut persévérer. Et, justement, persévérer au nom de quoi, pour quelle raison? Parce qu’il y a fondamentalement un sens à la vie. Malheureusement, ce sens n’est pas rationnel. C’est-à-dire que lorsqu’on est athée, la vie n’a plus aucun sens. Les religions étaient justement ce qui nous indiquait un sens. Leurs messages, l’amour, la béatitude, la vie après la mort, étaient véritablement efficaces et concluants. Mais il nous faut admettre qu’elles s’adressaient à des gens qui n’étaient pas tout à fait matures, qu’ils ne pensaient pas par eux-mêmes. C’était une forme d’infantilisme. Il nous faut donc penser la vie après la foi et la disparition des religions. Plusieurs penseurs ont trouvé des réponses, et c’est avec eux que nous cheminerons.

La disparition du sens

Fin 19ième , un philosophe allemand méconnu, à l’époque, proclame la mort de Dieu. Ce que l’on appellera le nihilisme commence. Ce qui contaminera aussi la littérature russe. On se demande alors, si la vie n’a plus de sens, qu’est-ce qui étanchera notre soif d’absolu? Plus près de nous, Albert Camus mentionne, dans Le mythe de Sisyphe, que la vie est absurde, étant donné qu’elle n’a pas de sens rationnel. Environ à la même époque, le philosophe analytique Moore, de tradition anglo-saxonne, affirmera, que, concernant la morale, on ne peut pas donner une définition rigoureusement rationnelle de ce qu’est le bien. Influencé par l’utilitarisme, il préféra se rabattre sur les activités fondamentales dans la vie des hommes. Justement, quelles sont-elles? Dans l’ordre, ce serait, premièrement, d’aimer une personne, d’amour et d’amitié. Vient ensuite le respect et l’amour des belles choses, aux sens culturels et artistiques. Et, finalement, la recherche de la vérité. Cette dernière vient rejoindre ce que proposait Aristote avec l’activité théorique, la pensée. On en vient donc au même constat : de la difficulté à trouver un sens qui soit rationnel.

La dictature et l’emprise de l’objet

C’est ici qu’entre en ligne de compte le véritable sens de la vie. Soit la joie sans condition. Mais il nous faut tout de même faire une distinction entre la joie et les petites joies. Donnons un exemple. Lorsqu’un ami nous appelle pour nous dire qu’il viendra souper et passer la soirée avec nous, nous passons la journée joyeusement en anticipant les beaux moments que nous allons vivre. Mais notre ami a un imprévu et ne peut plus venir, alors nous ressentons de la déception et une forme de tristesse passagère. Ce qui nous amène à dire que les petites joies dépendent des événements extérieurs. Ce n’est ainsi pas ce que l’on entend par la joie.

Définissons-là par ses opposés, par la négative. Il semble évident que les deux plus grands ennemis de la joi soient la tristesse et l’ennui. Si la tristesse est la plupart du temps passagère, il n’en est rien de l’ennui. Quand plus rien ne nous captive et ne nous intéresse, l’ennui s’installe insidieusement. Sur ce phénomène particulier, il faut lire les pages pénétrantes de Schopenauer dans Le Monde comme volonté et comme représentation. Il dit, en autre, que les prisonniers ne souffrent pas tant de la perte de la liberté, mais que la plupart du temps ils se suicident par ennuis. Il me semble donc que pour s’immuniser de l’ennui il nous faut beaucoup de champ d’intérêt et des activités variées pour combattre l’effet de saturation mentale qu’entraîne sous certaines conditions le cerveau, qui nous amène à devenir blasé.

La joie chez Spinoza

Pour Spinoza, si on veut vivre véritablement, il faut se débarrasser de nos illusions pour être lucide. Et la plus grande de ses illusions, et la plus néfaste, est la croyance en l’immortalité de l’âme. Néfaste, parce qu’elle nous porte à différer notre vie pour un soi-disant avenir meilleur dans un au-delà, où il n’y aurait plus de cruauté et de souffrance : le paradis. Il nous faut donc cesser d’imaginer notre vie.

Mais il existe tout de même deux choses qui sont éternelles. Non pas la matière, évidemment, mais plutôt l’étendue qui contient la matière. Et ensuite la Pensée. Non pas nos pensées, mais la possibilité de la Pensée. Cela implique que lorsque nous pensons correctement, justement et adéquatement nous nous hissons, en quelque sorte dans l’éternité. Et il y a aussi la joie présente qui nous procure un gain ontologique, nous fait exister davantage. Tout ceci fait de Spinoza le philosophe par excellence de l’affirmation.

Pour ce grand penseur, les êtres, et a fortiori, les êtres vivants, par nature, persévèrent dans leur être (conatus), c’est-à-dire augmente leur puissance d’exister. Il en va de soi qu’en évitant la tristesse nous en venons à augmenter notre volonté de puissance. Donc, augmentation de ma puissance d'exister. "L'éthique de Spinoza ne propose rien de moins que de donner accès à une joie éternelle et continuelle de vivre. Comment ? Par la connaissance de soi et de sa relation essentielle avec la nature. En examinant cela, Spinoza fait d'une pierre deux coups, il détruit les préjugés et construit les moyens d'une existence sereine et active. Renoncer à l'illusion n'est pas renoncer à la joie de vivre, si l'on se donne les moyens d'une joie sûre, fondée non sur les vains désirs issus de l'imagination, mais sur le désir essentiel d'exister qui se comprend à la fois rationnellement et intuitivement."

Le but de la philosophie revient nécessairement à établir une éthique du bonheur, en conciliant le déterminisme et la liberté. Ce que proposait, à une certaine époque, le stoïcisme. "La liberté consiste ainsi dans la connaissance des causes de l'action. Plus on connaît le monde, plus on connaît Dieu, par conséquent plus on est joyeux." Il nous faut, pour se faire, utiliser notre entendement (éternel) plutôt que notre imagination qui crée nos passions, qui, elles, peuvent être rationalisées et se transformer en action.

L’Ethique de Spinoza nous propose donc, comme couronnement de notre puissance d’agir, la joie. Et celle-ci vient donner un sens à notre vie.




L’estime de soi (suite)

09 11 2009

 

À côté des grandes énigmes de la vie, il y a les petites énigmes qui peuvent être résolues, si on s’y prend bien. C’est parfois le cas en psychologie. Nul besoin d’entrer dans les grandes théories. Un peu de bon sens suffit. L’exemple suivant va nous en donner une idée.

Il nous est tous arrivé de rencontrer des personnes ordinaires, même banales, sans réel talent, sans qualité hors du commun. Disons, même médiocre. Mais d’une insignifiance et d’une médiocrité qui s’ignore. Ce sont un peu des espèces d’idiots heureux. Fières d’eux-mêmes et satisfaits de leur sort. C’est ici que commence l’énigme : comment peut-on se sentir si bon et bien, et être si peu? L’énigme se poursuit et se corse, si on considère la situation opposée. C’est-à-dire, comment se fait-il que des gens très bien, qui possèdent de grandes qualités, et bien du talent, en viennent-ils à ce trouver mauvais, à être insatisfait? Et le terme est juste. C’est vraiment d’insatisfaction qu’il s’agit. Car, "Ernest Hemingway, prix Nobel de littérature au faîte de sa renommée, déclarait ainsi, peu avant son suicide : "L’important n’est pas ce que j’ai écrit, mais ce que j’aurais pu écrire.""

Pour répondre simplement à cette problématique, il nous faut avoir recours à l’équation de William James (1842-1910). Un des fondateurs de la psychologie moderne scientifique et l’un des tout premiers à avoir abordé la question de l’estime de soi. "Ce médecin et philosophe américain avait été frappé par l’absence de lien direct entre les qualités objectives d’une personne et le degré de satisfaction qu’elle a d’elle-même : "Ainsi, écrit-il, tel homme de moyens extrêmement limités peut être doués d’une suffisance inébranlable, tandis que tel autre, cependant assuré de réussir dans la vie et jouissant de l’estime universelle, sera atteint d’une incurable défiance de ses propres forces.""

La réponse est donc dans cette équation :

estime de soi = succès

                         -----------------

                         prétentions

On comprend ainsi que ce n’est pas l’ampleur de nos réussites, de nos succès qui comptent, mais plutôt le fait qu’ils coïncident avec nos prétentions. Et il en va de soit que des prétentions élevées peuvent constituer un problème pour obtenir et conserver une bonne estime. Résultat : il faut savoir gérer ses aspirations.




Léconomie comportementale

29 10 2009

 

Un des dogmes, sans contredit, de l’économie, le plus biaisé et néfaste, est le laissez-faire, qui repose sur le postulat que l’homme est dans son activité courante un homo oeconomicus (rationnel). Ce qui implique que dans la presque totalité des décisions, l’homme ordinaire saura maximiser ses espérances d’utilité. Ses choix étant supposément constamment judicieux. Mais c’est trop simplificateur, car on ne prend pas en compte la complexité psychologique de l’agent économique. "L’approche classique de la théorie économique consiste à postuler la rationalité des acteurs. Mais la psychologie expérimentale des décisions a généré, depuis les années 1960, un courant d’études, l’économie comportementale, qui montre la pluralité des normes qui guident nos choix." D’autant plus que pour Keynes, même si les décisions prisent sous l’intérêt personnel seraient toujours rationnelles –ce qui n’est pas le cas- "il n'est pas correct de déduire des principes de l'économie que l'intérêt personnel éclairé oeuvre toujours à l'intérêt public." Ceci nous semblant une véritable évidence, on se demande pourquoi tant de gens, qui se prétendent économiste, nous vantent les vertus du laissez-faire. On pourrait même réduire l’économie à deux courants antagonistes : ceux qui font preuvent d’une malhonnêteté intellectuelle sidérante et ceux qui acceptent de réviser les dogmes à la lumière de l’expérimentation et des découvertes en psychologie, qui ont lieu à partir de mise en situation et de jeux pertinents. "Pour Keynes, l'économie est une science morale, fondée sur les anticipations et les états d'âme d'individus qui n'ont rien à voir avec l'agent rationnel des manuels d'économie. La psychologie y joue un rôle fondamental. L'amour de l'argent, moteur du capitalisme, est ainsi "une passion morbide plutôt répugnante, une de ces inclinations à moitié criminelles, à moitié pathologiques, dont on confie le soin en frissonnant aux spécialistes des maladies mentales" ".

L’utilité et la maximisation

"L’utilité désigne en économie la valeur qu’un sujet accorde à un bien, et l’espérance d’utilité tient compte de la probabilité pour ce sujet (compte tenu de ce qu’il sait) d’obtenir ce bien. Selon la théorie classique, tout sujet rationnel maximise ses espérances d’utilité." Ce qui est d’une fausseté accablante. On a qu’à penser à tous nos achats qui semblaient, à prime abord, rationnels et justifiés, mais qui s’avèrent être d’une magistrale inutilité, après coup. Les biens de luxe et de divertissement en font évidemment partie. Mais il y a aussi les comportements néfastes, comme faire quelques kilomètres en voiture pour économiser presque rien. Dans tout cela, rien de très rationnel.

"Le grand sujet de préoccupation de l’économie expérimentale est en effet la psychologie de la décision. En 1967, D. Kahneman rencontre A. Tversky, et les deux hommes collaborent étroitement à concevoir et interpréter des expériences qui font état des anomalies de comportement des agents économiques".

Une psychologie des décisions économiques

"Ainsi, les deux chercheurs mettent le doigt sur de nombreux "biais de jugement" courants, qui ne relèvent pas d’un calcul exact, ni de l’application d’un principe de maximisation des profits.

Par exemple, ils montrent, à de nombreuses reprises, que leurs "cobayes" sont de mauvais évaluateurs de probabilités, ou bien encore se laissent influencer par des valeurs saillantes ou des calculs qui ne correspondant pas à des espérances optimales. Ainsi, par exemple, beaucoup de gens vont juger qu’une augmentation de salaire annuel de 1500 dollars associée à une inflation de 5% est préférable à une augmentation de 600 dollars sans inflation (le salaire de départ est de 30000 dollars annuels). Evidemment, c’est le contraire qui est "rationnel". A. Tversky et D. Kahneman font également état des discontinuités qui affectent les jugements humains: si l’on vous propose de tirer à pile ou face la perte de 1000 euros contre un gain de 1050 euros, vous direz non. Mais si l’on met en jeu 10000 euros contre la moitié de la fortune de Bill Gates, alors beaucoup de gens disent oui. Pourtant, le risque existe de perdre beaucoup plus.

Tous ces biais, qui induisent à autant d’anomalies de calcul, D. Kahneman et A. Tversky en ont fait l’expérience, relevant à quel point les décisions ne se passent pas comme le voudrait la bonne économie. Sans les expliquer pour autant, ils ont tenté de les caractériser psychologiquement: ces biais résultent de ce qu’ils appellent des "heuristiques", c’est-à-dire des raisonnements que nous appliquons de manière routinière, aux situations quotidiennes, sans chercher à vérifier leur pertinence. D’autres chercheurs, après eux, s’efforceront de montrer qu’il ne s’agit pas de simples artifices expérimentaux: les biais de jugement (et de comportement) expliquent par exemple que beaucoup de gens se laissent entraîner à contracter des assurances sans véritable intérêt, effectuent des déplacements coûteux sous le prétexte de "faire des économies", et n’arrivent pas à ajuster leurs dépenses à leurs revenus."

Tout cela nous démontre abondemment que la théorie économique n’aurait jamais pu prévoir de telles nuances, et que c’est au contact de l’expérimentation qu’elle peut prétendre être une science. Dans le cas contraire, ce n’est qu’affabulation et préjugés.

Les deux types d’économie vs les deux types d’hommes

Nous avons mentionné qu’il y avait, en gros, deux types d’économie. La première, classique, qui postule toute une série de prémisses invérifiées, qui par la suite deviennent des dogmes biaisés, car ils ne prennent pas en compte nos biais subjectifs qui orientent notre réflexion. La deuxième type d’économie, iconoclaste, qui tente, prioritairement, de pulvériser le corpus, en testant les principes admis par la doctrine idéologique économique, en introduisant une réflexion morale et des données expérimentales psychologiques, est beaucoup plus vraisemblable et opérationnelle.

Incidemment, le premier type classique est défendu et devient la doctrine officielle du type d’homme orgueilleux et égoïste. Celui-ci ne veut pas faire partager le fruit de son travail. Ou, s’il le veut, c’est avec sa famille et ses proches. La société étant un organe trop abstrait, il refuse de lui céder quoi que ce soit. Ce sont en général des personnes qui réussissent bien, qui se trouve facilement des emplois assez rémunérateurs, qui ont souvent aussi eut la chance de choisir le bon métier, la bonne profession, savent vendre leurs compétences et ont une grande capacité à rebondir, d’autant plus qu’elles ont connu peu d’échec. Donc, ces gens ne veulent payer aucun impôt et aucune taxe. Pour eux, c’est du vol. Ils ont aussi l’immaturité à pousser la prétention que l’État ne possède pas le monopôle de la violence légitime (Weber). Autrement dit, ils seraient restés, dans leur développement de l’enfance, bloqué au stade où il nous faut comprendre que l’on ne peut violenter un autre individu, sous peine que la violence légitime de l’adulte doit punir. Par la suite, ils ne comprendront pas que l’État emprisonne légitimement les êtres asociaux, car pour eux ce devrait être plutôt la vengeance et la mort, d’où l’idée de se protéger avec une arme à feu. Ce n’est évidemment pas une question d’intelligence. Prenons le cas de la secte Le Québecois libre, et d’un certain gourou, Martin Masse, brillant, mais avec de grandes failles, puisqu’il considère que l’État soutire par le vol et la violence l’impôt des contribuables. Pour lui l’État à le monopôle de la violence, mais elle n’est pas légitime. Très grosse erreur qui vient complètement toute fausser son argumentation et ses supposées idées. Car il croit qu’il propage des idées sur son site. Malheureusement, les idées demandent un peu plus de maturité et d’honnêteté. Ce sont davantage de très gros préjugés que des notions scientifiques. Que sont les notions au juste? Bien, des propositions qui utilisent le raisonnement logique et qui passent l’épreuve du test. Dans le cas des économistes de droite, leurs divagations sont vraisemblables, sans plus. Et surtout d’une inculture crasse. Manque de sociologie, manque d’anthropologie, manque de psychologie. Bref, d’une ignorance qui s’ignore, mais qui se croit très brillante. Pour terminer sur ces êtres incontestamment contestables, disons qu’ils ont la prétention de s’être créés eux-mêmes, sans l’aide de la société. Et qu’ils ont une forte estime de soi, un peu déplacée.

Le deuxième type d’homme, qui correspond à celui qui teste les dogmes et qui demande des preuves tangibles de ces assertions, est beaucoup plus serein, parce que plus modeste. Il sait ce qu’il doit à la société. Il connaît bien les mécanismes de l’apprentissage : il admet que ce n’est pas lui qui pense en solitaire, mais que ce sont les livres gratuits qui lui ont permis d’avancer, grâce aux prédécesseurs et aux ouvrages phares. Mais ces livres gratuits, il n’aurait pas pu les payer, c’est en ce sens un véritable cadeau de la société, inestimable, qui a plus de valeur que toutes les richesses monétaires du monde. Lui seul aura compris que l’effort que le gouvernement lui demande en retour (une partie de son salaire) n’est que le principe même de la véritable justice. Mais il y a aussi les gens qui ne lisent pas. Mais eux ont tout compris cela instinctivement, parce qu’ils ont des valeurs hautement humaines.




Après l’Empire

09 10 2009

 

Suite à la Deuxième Guerre, l’Amérique commença son règne, qui s’explique par la supériorité de son armée et de ses armes, mais aussi, et surtout, par son ascendance sur les esprits, "par le prestige de ses valeurs, de ses institutions et de sa culture". Mais ce n’est plus autant le cas aujourd’hui. Certes, elle demeure la première armée, mais elle ne réussit pas à s’imposer dans les opérations terrestres. Pour ce qui en est de ses institutions, elles semblent s’être transformées en une parodie de la démocratie. Et sa culture, son cinéma, surtout, trop violent, avec des thèmes souvent morbides, produit trop de films sans réel intérêt.

Mais ce qui nous intéresse ici, avec l’ouvrage d’Emmanuel Todd, c’est l’attitude souvent incompréhensible des États-Unis envers des pays peu menaçants et pacifiques. "La Russie, la Chine et l’Iran, trois nations dont la priorité absolue est le développement économique, n’ont plus qu’une préoccupation stratégique : résister aux provocations de l’Amérique, ne rien faire; mieux en un renversement qui aurait paru inconcevable il y a dix ans, militer pour la stabilité et l’ordre du monde." Parmi ces trois pays, la priorité semble être l’Iran, étant donné ses assez faibles capacités à se défendre devant des armes technologiques. Pour la Russie, qui va redevenir une grande puissance, et la Chine, qui augmente son arsenal de manière non négligente, le problème est beaucoup plus complexe et délicat. Pour l’instant, l’objectif paraît être d’instrumentaliser les foyers de tension au Proche-Orient. "Tout se passe comme si les Etats-Unis recherchaient, pour une raison obscure, le maintient d’un certain niveau de tension internationale, une situation de guerre limitée mais endémique." À long terme, par contre, le véritable défit américain sera, selon un géopoliticien, de retarder que le centre du monde passe en Eurasie unifié. Donc l’Europe, la Russie et ses anciennes républiques, ainsi que la Chine. Pour nous aider à comprendre les enjeux du 21ième siècle, il nous faudrait consulter Paul Kennedy et Robert Gilpin pour la dimension économique, Samuel Huntington pour la dimension culturelle et religieuse et Zbigniew Brzezinski ou Henry Kissinger pour ce qui a trait à la diplomatie et au côté militaire.

Il nous faut en quelque sorte tenter de découvrir pourquoi l’Amérique est devenue si malveillante, hypocrite et unilatérale. On pourrait penser que c’est parce qu’elle est une incarnation du mal et qu’elle doit contrôler les ressources qui vont finir par devenir rares. Ressources dont elle a besoin pour assouvir son énorme appétit de consommation. C’est en partie vrai, mais je crois qu’il faut plutôt insister sur la dimention psychologique de l’attitude américaine. "Une trajectoire (américaine) stratégique erratique et agressive, bref la démarche d’ivrogne de la superpuissance solitaire, ne peut être expliquée de façon satisfaisante que par la mise à nu de contradictions non résolues ou insolubles, et des sentiments d’insuffisance et de peur qui en découlent."

La fin de l’histoire

Francis Fukuyama reprend dans La fin de l’histoire et le dernier homme la thèse de Hegel selon laquelle la Raison se serait incarnée dans les institutions et dans le mode de fonctionnement des individus pour faire en sorte que le développement de l’histoire serait achevé et définitif. "L’histoire aurait un sens et son point d’aboutissement serait l’universalisation de la démocratie libérale." Et chose assez surprenante, les démocraties ne se font pas la guerre entre elles. "(…) on doit admettre que ce sont l’Autriche-Hongrie et l’Allemagne, où le gouvernement n’était, en pratique, pas responsable devant le Parlement, qui ont entraîné l’Europe dans la Première Guerre mondiale." Mais de quelle façon les démocraties libérales pluralistes adviennent-elles? En premier lieu, il y a le respect des droits de l’homme et la stabilisation démographique. Vient ensuite la démocratisation de l’enseignement laïc, qui relève le niveau d’instruction et donne la possibilité aux citoyens de lire les journaux diversifiés, les différents points de vu. Ce qui permet de s’affranchir des médiats radiophoniques et télévisuels qui sont très souvent, au début, affaire d’État. Autrement dit, la population va pouvoir surveiller le travail des politiques. Et vient finalement l’égalité entre les hommes et les femmes. Ce qui permet à ces dernières de pouvoir travailler et d’ainsi stimuler la consommation.

"Mais si la démocratie triomphe partout, nous aboutissons à ce paradoxe terminal que les Etats-Unis deviennent, en tant que puissance militaire, inutile au monde et vont devoir se résigner à n’être qu’une démocratie parmi d’autres." Mentionnons aussi le fait qu’avant, pendant et après la Deuxième Guerre, l’Amérique est devenue progressivement le centre du monde et la locomotive de l’économie mondiale. Ce qui attend les Etats-Unis, c’est qu’inéxorablement ils passeront au second rang, bientôt, et que sensiblement ils ne seront plus essentielles et si utiles. Nous comprenons ainsi que ce qui explique l’attitude américaine, globalement, c’est la peur de devenir inutile.

"Cette inutilité de l’Amérique est l’une des deux angoisses fondamentales de Washington, et l’une des clefs qui permettent de comprendre la politique étrangère des États-Unis. La formalisation de cette peur nouvelle par les chefs de la diplomatie a pris le plus souvent, comme il est fréquent, la forme d’une affirmation inverse : " cette Amérique clame, aujourd’hui, à qui veut bien l’entendre, son indispensabilité. "Cette peur de devnir inutile, et de l’isolement qui pourrait en résulter, est pour les Etats-Unis plus qu’un phénomène nouveau : une véritable inversion de leur posture historique, La séparation d’avec l’Ancien Monde corrompu fut l’un des mythes fondateurs de l’Amérique, peut-être le principal. Terre de liberté, d’abondance et de perfectionnement moral, ils choisirent de se développer indépendamment de l’Europe, sans se mêler aux conflits dégradants des nations cyniques du Vieux Continent." Arrive la fin du 19ième siècle, leur économie étant autosuffisante -la balance commerciale étant positive-, le pays de l’Oncle Sam n’a plus besoin du monde. Elle pourra alors faire des choix dans son unique intérêt. Commence alors le machiavélisme. Comme l’Europe demeure son principal concurrent et que la Russie débute sa sortie d’une économie quasi-féodal, il est providentiel que l’Allemagne se mette à déchirer l’Europe. Mieux, à cette époque, on comprenait bien qu’un conflit assez long et généralisé, détounant de la production civile, entrainerait un retard de cette industrie sur le plan international. Ce qui rendrait l’Amérique plus compétitive. Pire encore, la Deuxième Guerre, au potentiel cataclysmique, détruirait les économies du Vieux Continent pour plusieurs décennies. Je demeure persuader que la diplomatie américaine à donner son consentement à Hitler pour ses projets hégémoniques, du moins l’assurance qu’ils n’interviendraient pas. Mais comme l’Allemagne et le Japon manquaient de sources énergétiques, la première voulue se rendre jusqu’aux puits de pétrole russe (que les Russes on fait explosés avant leur arrivée), et le second, voulant sécuriser ses approvisionnements tenta d’éloigner la flotte américaine, tous deux commirent une grave erreur. On découvre, par ailleurs, aujourd’hui, qu’il y a eu des investissements banquaires qui ont été fait de la part des États-Unis sur le territoire allemand. Comme la vente d’appareils IBM. Ces machines à poinçonner des fiches, qui ont servi à recenser les diverses catégories de personnes indésirables pour le régime sanguinaire allemand. Dans tout ceci, il appert que Hitler et Hussein furent les personnes dirigeantes les plus bernées par la stratégie américaine. Mais ceci est une autre époque.

Ce qui ressort, en définitive, c’est que si les Etats-Unis ont peur d’être devenu inutile, maintenant ils ont des besoins. "L’Amérique s’aperçoit qu’elle ne peut plus se passer du monde."

Mais est-ce que le monde à maintenent besoin de l’Amérique?




L’estime de soi (suite)

03 10 2009

 

Que sait-on encore à propos de l’estime de soi? En autre chose qu’elle peut être variable ou constante. Comme mentionné précédemment, il n’y a pas trop de problème à avoir une basse estime de soi, car dans certaines situations, cela permet de mieux s’ajuster et de mieux s’intégrer dans un collectif. Ce qui nous donne une haute estime constante/ variable et une basse estime constante/ variable. Si on veut établir un ordre, c’est la haute estime variable qui est la plus embêtante. Les personnes concernées auront toujours le désir d’arriver premier. Et lorsque ce ne sera pas le cas, ils seront mauvais perdant et chercheront constamment à se justifier. Ce qui fait d’eux des individus désagréables et pénibles. Vient ensuite la basse estime variable. Dans ce cas-ci la modestie alternera avec les plaintes qui mentionnent que l’on est bon à rien. Et la dernière combinaison, celle qui est la plus souhaitable est la basse estime stable et la haute estime stable. Tous deux peuvent être mis sur un même pied d’égalité.

L’école et les fondements de l’estime

La socialisation des enfants se fait présentement en très bas âge, et c’est tant mieux. Mais de quelle façon se forme l’estime de soi. C’est évidemment par les résultats scolaires académiques. Par le parascolaire: les sports, la musique ou le théâtre. Par la considération des enseignants. Ce n’est pas nécessaire d’être un des premiers de classe, il suffit de faire des efforts, ce donner des objectifs, et de s’améliorer. Et puis, finalement, la popularité. On peut être dans la moyenne dans les trois premiers facteurs, mais être très populaire. Ce qui est amplement suffisant. Mais pourquoi la popularité serait si importante, et peut-être même la clef de l’estime de soi à l’adolescence. Prenons deux exemples probants. Le premier concerne la tuerie de Columbine. Il est admis que les deux tueurs fous étaient ce qu’on peut appeler des parias. Ils étaient tout ce qui a de moins populaire auprès de filles et des sportifs qui, eux, avaient la cote. Ils n’avaient sûrement pas confiance en eux, et l’image que l’environnement scolaire leur renvoyait était très négative. Le deuxième exemple est celui d’une écrivaine qui s’est suicidée, malgré son succès notable. Dans son cas, à l’adolescence, elle ne se trouvait pas belle, et n’avait donc pas de succès de popularité auprès des garçons. Par la suite, l’âge aidant, elle est devenue beaucoup plus belle et désirable. Mais comme ce qui nous a manqué à l’adolescence, il arrive souvent que par la suite on tente de le retrouver. Et c’est ce qui est arrivé. Elle était obsédée par l’image qu’elle projetait physiquement sur les hommes. Elle était en quelque sorte devenue prisonnière du désir masculin. Cet obscur objet de désir, elle le vivait très mal, à ce qui semble, d’après ce qu’elle en disait. Le phénomène était si important qu’elle en a même fait un texte.

Si la popularité est si importante pour la formation de l’estime de soi c’est bien dommage, parce que l’on se retrouve dépendant de notre milieu dans une trop lourde proportion.

 




27 09 2009

Avec le prochain texte, le jeune Dagerman se situe dans le courant existentialiste. C’est une réflexion d’une grande valeur littéraire et philosophique.

 

STIG DAGERMAN (1923 - 1954)

NOTRE BESOIN DE CONSOLATION EST IMPOSSIBLE A RASSASIER

Je suis dépourvu de foi et ne puis donc être heureux, car un homme qui risque de craindre que sa vie soit une errance absurde vers une mort certaine ne peut être heureux. Je n'ai reçu en héritage ni dieu, ni point fixe sur la terre d'où je puisse attirer l'attention d'un dieu : on ne m'a pas non plus légué la fureur bien déguisée du sceptique, les ruses de Sioux du rationaliste ou la candeur ardente de l'athée. Je n'ose donc jeter la pierre ni à celle qui croit en des choses qui ne m'inspirent que le doute, ni à celui qui cultive son doute comme si celui-ci n'était pas, lui aussi, entouré de ténèbres. Cette pierre m'atteindrait moi-même car je suis bien certain d'une chose : le besoin de consolation que connait l'être humain est impossible à rassasier.

En ce qui me concerne, je traque la consolation comme le chasseur traque le gibier. (Partout où je crois l'apercevoir dans la forêt, je tire. Souvent je n'atteins que le vide mais, une fois de temps en temps, une proie tombe à mes pieds. Et, comme je sais que la consolation ne dure que le temps d'un souffle de vent dans la cime d'un arbre, je me dépêche de m'emparer de ma victime.

Qu'ai-je alors entre mes bras ?

Puisque je suis solitaire : une femme aimée ou un compagnon de voyage malheureux. Puisque je suis poète : un arc de mots que je ressens de la joie et de l'effroi à bander. Puisque je suis prisonnier : un aperçu soudain de la liberté. Puisque je suis menacé par la mort : un animal vivant et bien chaud, un coeur qui bat de façon sarcastique. Puisque je suis menacé par la mer : un récif de granit bien dur.

Mais il y a aussi des consolations qui viennent à moi sans y être conviées et qui remplissent ma chambre de chuchotements odieux : Je suis ton plaisir – aime-les tous ! Je suis ton talent –fais-en aussi mauvais usage que de toi-même ! Je suis ton désir de jouissance -seuls vivent les gourmets ! Je suis ta solitude - méprise les hommes ! Je suis ton aspiration à la mort - alors tranche !

Le fil du rasoir est bien étroit. Je vois ma vie menacée par deux périls : par les bouches avides de la gourmandise, de l'autre par l'amertume de l'avarice qui se nourrit d'elle-même. Mais je tiens à refuser de choisir entre l'orgie et l'ascèse, même si je dois pour cela subir le supplice du gril de mes désirs. Pour moi, il ne suffit pas de savoir que, puisque nous ne sommes pas libres de nos actes, tout est excusable. Ce que je cherche, ce n'est pas une excuse à ma vie mais exactement le contraire d'une excuse : le pardon. L'idée me vient finalement que toute consolation ne prenant pas en compte ma liberté est trompeuse, qu'elle n'est que l'image réfléchie de mon désespoir. En effet, lorsque mon désespoir me dit : Perds confiance, car chaque jour n'est qu'une trêve entre deux nuits, la fausse consolation me crie : Espère, car chaque nuit n'est qu'une trêve entre deux jours.

Mais l'humanité n'a que faire d'une consolation en forme de mot d'esprit : elle a besoin d'une consolation qui illumine. Et celui qui souhaite devenir mauvais, c'est-à-dire devenir un homme qui agisse comme si toutes les actions étaient défendables, doit au moins avoir la bonté de le remarquer lorsqu'il y parvient.

Personne ne peut énumérer tous les cas où la consolation est une nécessité. Personne ne sait quand tombera le crépuscule et la vie n'est pas un problème qui puisse être résolu en divisant la lumière par l'obscurité et les jours par les nuits, c'est un voyage imprévisible entre des lieux qui n'existent pas. Je peux, par exemple, marcher sur le rivage et ressentir tout coup le défi effroyable que l'éternité lance à mon existence dans le mouvement perpétuel de la mer et dans la fuite perpétuelle du vent. Que devient alors le temps, si ce n'est une consolation pour le fait que rien de ce qui est humain ne dure -et quelle misérable consolation, qui n'enrichit que les Suisses !

Je peux rester assis devant un feu dans la pièce la moins exposée de toutes au danger et sentir soudain la mort me cerner. Elle se trouve dans le feu, dans tous les objets pointus qui m'entourent, dans le poids du toit et dans la masse des murs, elle se trouve dans l'eau, dans la neige, dans la chaleur et dans mon sang. Que devient alors le sentiment humain de sécurité si ce n'est une consolation pour le fait que la mort est ce qu'il y a de plus proche de la vie -et quelle misérable consolation, qui ne fait que nous rappeler ce qu'elle veut nous faire oublier !

Je peux remplir toutes mes pages blanches avec les plus belles combinaisons de mots que puisse imaginer mon cerveau. Étant donné que je cherche à m'assurer que ma vie n'est pas absurde et que je ne suis pas seul sur la terre, je rassemble tous ces mots en un livre et je l'offre au monde. En retour, celui-ci me donne la richesse, la gloire et le silence. Mais que puis-je bien faire de cet argent et quel plaisir puis-je prendre à contribuer au prgrès de la littérature -je ne désire que ce que je n'aurai confirmation de ce que mes mots ont touché le coeur du monde. Que devient alors mon talent si ce n'est une consolation pour le fait que je suis seul -mais quelle épouvantable consolation, qui me fait simplement ressentir ma solitude cinq fois plus fort !

Je peux voir la liberté incarnée dans un animal qui traverse rapidement une clairière et entendre une voix qui chuchote : Vis simplement, prends ce que tu désires et n'aie pas peur des lois ! Mais qu'est-ce que ce bon conseil si ce n'est une consolation pour le fait que la liberté n'existe pas -et quelle impitoyable consolation pour celui qui s'avise que l'être humain doit mettre des millions d'années à devenir un lézard !

Pour finir, je peux m'apercevoir que cette terre est une fosse commune dans laquelle le roi Salomon, Ophélie et Himmler reposent côte à côte. Je peux en conclure que le bourreau et la malheureuse jouissent de la même mort que le sage, et que la mort peut nous faire l'effet d'une consolation pour une vie manquée. Mais quelle atroce consolation pour celui qui voudrait voir dans la vie une consolation pour la mort !

Je ne possède pas de philosophie dans laquelle je puisse me mouvoir comme le poisson dans l'eau ou l'oiseau dans le ciel. Tout ce que je possède est un duel, et ce duel se livre à chaque minute de ma vie entre les fausses consolations, qui ne font qu'accroître mon impuissance et rendre plus profond mon désespoir, et les vraies, qui me mènent vers une libération temporaire. Je devrais peut-être dire : la vraie car, à la vérité, il n'existe pour moi qu'une seule consolation qui soit réelle, celle qui me dit que je suis un homme libre, un individu inviolable, un être souverain à l'intérieur de ses limites.

Mais la liberté commence par l'esclavage et la souveraineté par la dépendance. Le signe le plus certain de ma servitude est ma peur de vivre. Le signe définitif de ma liberté est le fait que ma peur laisse la place à la joie tranquille de l'indépendance. On dirait que j'ai besoin de la dépendance pour pouvoir finalement connaître la consolation d'être un homme libre, et c'est certainement vrai. À la lumière de mes actes, je m'aperçois que toute ma vie semble n'avoir eu pour but que de faire mon propre malheur. Ce qui devrait m'apporter la liberté m'apporte l'esclavage et les pierres en guise de pain.

Les autres hommes ont d'autres maîtres. En ce qui me concerne, mon talent me rend esclave au point de pas oser l'employer, de peur de l'avoir perdu. De plus, je suis tellement esclave de mon nom que j'ose à peine écrire une ligne, de peur de lui nuire. Et, lorsque la dépression arrive finalement, je suis aussi son esclave. Mon plus grand désir est de la retenir, mon plus grand plaisir est de sentir que tout ce que je valais résidait dans ce que je crois avoir perdu : la capacité de créer de la beauté à partir de mon désespoir, de mon dégoût et de mes faiblesses. Avec une joie amère, je désire voir mes maisons tomber en ruine et me voir moi-même enseveli sous la neige de l'oubli. Mais la dépression est une poupée russe et, dans la dernière poupée, se trouvent un couteau, une lame de rasoir, un poison, une eau profonde et un saut dans un grand trou. Je finis par devenir l'esclave de tous ces instruments de mort. Ils me suivent comme des chiens, à moins que le chien, ce ne soit moi. Et il me semble comprendre que le suicide est la seule preuve de la liberté humaine.

Mais, venant d'une direction que je ne soupçonne pas encore, voici que s'approche le miracle de la libération. Cela peut se produire sur le rivage, et la même éternité qui, tout à l'heure, suscitait mon effroi est maintenant le témoin de mon accession à la liberté. En quoi consiste donc ce miracle ? * Tout simplement dans la découverte soudaine que personne, aucune puissance, aucun être humain, n'a le droit d'énoncer envers moi des exigences telles que mon désir de vivre vienne à s'étioler. Car si ce désir n'existe pas, qu'est-ce qui peut alors exister ?

Puisque je suis au bord de la mer, je peux apprendre de la mer. Personne n'a le droit d'exiger de la mer qu'elle porte tous les bateaux, ou du vent qu'il gonfle perpétuellement toutes les voiles. De même, personne n'a le droit d'exiger de moi que ma vie consiste à être prisonnier de certaines fonctions. Pour moi, ce n'est pas le devoir avant tout mais : la vie avant tout. Tout comme les autres hommes, je dois avoir droit à des moments où je puisse faire un pas de côté et sentir que je ne suis pas seulement une partie de cette masse que l'on appelle la population du globe, mais aussi une unité autonome.

Ce n'est qu'en un tel instant que je peux être libre vis-à-vis de tous les faits de la vie qui, auparavant, ont causé mon désespoir. Je peux recnnaître que la mer et le vent ne manqueront pas de me survivre et que l'éternité se soucie peu de moi. Mais qui me demande de me soucier de l'éternité ? Ma vie n'est courte que si je la place sur le billot du temps. Les possibilités de ma vie ne sont limitées que si je compte le nombre de mots ou le nombre de livres auxquels j'aurai le temps de donner le jour avant de mourir. Mais qui me demande de compter ? Le temps n'est pas l'étalon qui convient à la vie. Au fond, le temps est un instrument de mesure sans valeur car il n'atteint que les ouvrages avancés de ma vie.

Mais tout ce qui m'arrive d'important et tout ce qui donne à ma vie son merveilleux contenu : la rencontre avec un être aimé, une caresse sur la peau, une aide au moment critique, le spectacle du clair de lune, une promenade en mer à la voile, la joie que l'on donne à un enfant, le frisson devant la beauté, tout cela se déroule totalement en dehors du temps. Car peu importe que je rencontre la beauté l'espace d'une seconde ou l'espace de cent ans. Non seulement la félicité se situe en marge du temps mais elle nie toute relation entre celui-ci et la vie.

Je soulève donc de mes épaules le fardeau du temps et, par la même occasion, celui des performances que l'on exige de moi. Ma vie n'est pas quelque chose que l'on doive mesurer. Ni le saut du cabri ni le lever du soleil ne sont des performances. Une vie humaine n'est pas non plus une performance, mais quelque chose qui grandit et cherche à atteindre la perfection. Et ce qui est parfait n'accomplit pas de performance : ce qui est parfait oeuvre en état de repos. Il est absurde de prétendre que la mer soit faite pour porter des armadas et des dauphins. Certes, elle le fait -mais en conservant sa liberté. Il est également absurde de prétendre que l'homme soit fait pour autre chose que pour vivre. Certes, il approvisionne des machines et il écrit des livres, mais il pourrait tout aussi bien faire autre chose. L'important est qu'il fasse ce qu'il fait en toute liberté et en pleine conscience de ce que, comme tout autre détail de la création, il est une fin en soi. Il repose en lui-même comme une pierre sur le sable.

Je peux même m'affranchir du pouvoir de la mort. Il est vrai que je ne peux me libérer de l'idée que la mort marche sur mes talons et encore moins nier sa réalité. Mais je peux réduire à néant la menace qu'elle constitue en me dispensant d'accrocher ma vie à des points d'appui aussi précaires que le temps et la gloire.

Par contre, il n'est pas en mon pouvoir de rester perpétuellement tourné vers la mer et de comparer sa liberté avec la mienne. Le moment arrivera où je devrai me retourner vers la terre et faire face aux organisateurs de l'oppression dont je suis victime. Ce que je serai alors contraint de recnnaître, c'est que l'homme a donné à sa vie des formes qui, au moins en apparence, sont plus fortes que lui. Même avec ma liberté toute récente je ne puis les briser, je ne puis que soupirer sous leur poids. Par contre, parmi les exigences qui pèsent sur l'homme, je peux voir lesquelles sont absurdes et lesquelles sont inéluctables. Selon moi, une sorte de liberté est perdue pour toujours ou pour longtemps. C'est la liberté qui vient de la capacité de posséder son propre élément. Le poisson pssède le sien, de même que l'oiseau et que l'animal terrestre. Thoreau avait encore la forêt de Walden -mais où est maintenant la forêt où l'être humain puisse prouver qu'il est possible de vivre en liberté en dehors des formes figées de la société 6

Je suis obligé de répondre : nulle part. Si je veux vivre libre, il faut pour l'instant que je le fasse à l'intérieur de ces formes. Le monde est donc plus fort que moi. À son pouvoir je n'ai rien à opposer que moi-même -mais, d'un autre côté, c'est considérable. Car, tant que je ne me laisse pas écraser par le nombre, je suis moi aussi une puissance. Et mon pouvoir est redoutable tant que je ouis opposer la force de mes mots à celle du monde, car celui qui construit des prisons s'exprime moins bien que celui qui bâtit la liberté. Mais ma puissance ne cnnaîtra plus de bornes le jour où je n'aurai plus que le silence pour défendre mon inviolabilité, car aucune hache ne peut avoir de prise sur le silence vivant.

Telle est ma seule consolation. Je sais que les rechutes dans le désespoir seront nombreuses et profondes, mais le souvenir du miracle de la libération me porte comme une aile vers un but qui me donne le vertige : une consolation qui soit plus qu'une consolation et plus grande qu'une philosophie, c'est-à-dire une raison de vivre.




L’estime de soi (suite)

15 09 2009

 

Une question qui se pose concernant l’estime de soi est de savoir si une forte estime de soi est une bonne estime. De prime abord, on pourrait penser que oui, il est préférable d’avoir une forte estime de soi. Mais c’est un peu plus compliqué. Car il y a des bienfaits à avoir une basse estime de soi. Bien sûr il faut qu’elle soit modérément basse, parce qu’une très basse estime de soi est la preuve que nous sommes malades. Comme dans le cas de la dépression aiguë. Avant de parler de ces bienfaits, mentionnons un fait important.

Dans bon nombre de religion et de philosophie comme le bouddhisme ou le stoïcisme, l’orgueil est ce qu’il faut combattre. Prenons l’exemple du christianisme et des péchés capitaux qui sont l’orgueil, l’envie, la colère, l’acédie, l’avarice, la gourmandise et la luxure. Dans tous ces cas, ce qui est problématique c’est la présence d’une forte estime de soi. Par ailleurs, un homme célèbre de par ses maximes a réfléchi à l’estime de soi, et il fut un précurseur de cette psychologie : La Rochefoucauld. Il faut dire qu’il avait sous les yeux de brillants exemples de la vanité et de l’orgueil, ce qu’il appelait l’amour propre. Soit les nobles qui gravitait à la cour de Louis XIV. Il écrit ceci : "La vertu n’irait pas si loin, si la vanité ne lui tenait pas compagnie." "Nous ne ressentons nos biens et nos maux qu’en proportion de notre amour-propre." "On aurait guère de plaisir, si on ne se flattait jamais." "Si la vanité ne renverse pas entièrement toutes les vertus, du moins elle les ébranle toutes." Ce que La Rochefoucauld dénonce ce sont nos désirs inconscients "et notre tendance à nous les" cacher.

Il existe bien des activités et des domaines où l’on constate qu’une forte estime de soi est néfaste. La guerre en est une évidente. Combien de conflits se sont terminés suite à des mauvaises décisions stratégiques qui ont été poursuivies par obstination, et où il aurait été plus judicieux de suivre les conseils plus modestes et plus rationnels venant d’individus plus portés à l’autocritique. Il y a aussi le cas des grandes entreprises qui ont failli disparaître parce qu’elles avaient une trop grande confiance en leurs méthodes de mise en marché. En leur publicité prétentieuse et en la négligence de la nouvelle présence des concurrents plus petits, mais plus adaptés à tenir compte des consommateurs. Pensons aussi, ce qui est très actuel, aux traders, aux banquiers, aux conseillers financiers et même aux politiciens, qui ont laissé faire, à cette crise économique financière qui est avant tout une crise de vanité et de prétention. Il faut dire que les soi-disant grandes écoles qui forment cette élite leur inculquent tout sauf la modestie. On leur dit qu’ils doivent être des gagnants, et les perdants ce sont les "tâcherons " ouvriers.

Donc, "d’une manière générale, une estime de soi élevée peut rendre hermétique à des informations importantes : nous savons que les personnes à haute estime de soi supportent mieux les échecs, en partie parce qu’elles ont tendance à les externaliser, c’est-à-dire à en attribuer les raisons à des causes étrangères à elles-mêmes. Mais en procédant systématiquement ainsi, elles évitent des remises en question parfois salutaires. On sait que les hommes de pouvoir aiment s’entourer de courtisans et de flatteurs, ce qui les conduit parfois à perdre le contact avec la réalité."

Passons aux bienfaits d’une basse estime de soi. L’objectif premier de ces sujets est de se faire accepter par autrui. Il faut dire que ce sont souvent des accommodateurs. En ce sens, ils font beaucoup de concessions pour ne pas nuire ou rentrer en conflit avec les intérêts des autres. Ils sont aussi plus à l’écoute, et souvent plus apprécié. Comme ils ne se croient pas investis de capacité hors du commun, ils tiennent "compte des conseils et des points de vue différents" des leurs. La modestie (qui observe la mesure, modérée, tempérée) est donc "la cousine laïque de l’humilité".

Disons finalement que tout dépend de l’environnement où l’on opère, pour ce qui en est de déterminer ce qui vaut mieux; une basse ou une haute estime. "En fait, le rôle du milieu paraît déterminant : peut-être est-il surtout important d’avoir une estime de soi en accord avec les valeurs des gens qui nous entourent? Si vous rêvez de devenir un patron médiatique ou un explorateur de l’extrême, mieux vaut posséder une haute estime de soi; mais, si votre idéal est d’être l’un des membres appréciés d’une équipe au service d’une œuvre commune (sociale ou altruiste), une estime de soi modeste pourra mieux vous servir." (Christophe André, François Lelord)




La domination masculine (suite)

02 09 2009

 

Qu’est-ce qui explique au juste que la domination féminine, et partant toute forme de domination, puisse être si facilement acceptée et subite? On pourrait répondre que c’est que "la force de l’ordre masculin se voit au fait qu’il se passe de justification ". On a vu que l’ordre culturel tente de se faire passer pour un fait de nature. Tout comme la théorie économique en vigueur le fait aussi en se prétendant être une loi naturelle, alors qu’elle est, d’une certaine manière, fabriquée et artificielle. D’autant plus que sous ces théories se cache un impératif de domination et d’assujettissement du travailleur auquel lui manque la possibilité de posséder ses moyens de production.

 

On ne le répétera jamais assez. "C’est la division sexuelle du travail, distribution très stricte des activités imparties à chacun des deux sexes, de leur lieu, leur moment, leurs instruments; c’est la structure de l’espace, avec l’opposition entre le lieu d’assemblée ou le marché, réservés aux hommes, et la maison, réservée aux femmes" qui crée la hiérarchie et la domination. Et finalement, il y a aussi l’ordre au sein de l’acte sexuel. "Si le rapport sexuel apparaît comme un rapport social de domination, c’est qu’il construit (cette domination) à travers le principe de division fondamentale entre le masculin, actif, et le féminin, passif, et que ce principe crée, organise, exprime et dirige le désir masculin, comme désir de possession, comme domination érotisée, et le désir féminin comme le désir de la domination masculine, comme subordination érotisée, ou même, à la limite, reconnaissance érotisée de la domination."




La domination masculine

17 08 2009

 

Dans cet ouvrage, Pierre Bourdieu reprend, en quelque sorte, les résultats de sa recherche qu’il a publiée dans la première des trois études d’ethnologie kabyle. On y découvre que le discours, qui au début est fait sous forme de cosmologie et de mythologie, puis ensuite de récits concrets, bref la manière de caractériser les genres, produit des dualités qui considèrent que les qualificatifs reliés aux femmes sont négatifs et discriminants. Ce sont des qualificatifs qui donnent toujours au sexe féminin le mauvais rôle et qui sont bien davantage des défauts qui permettent d’inférioriser et d’infantiliser la femme. À force de répéter cette vision qui est androcentrique (centré sur l’homme), on devine que les dominées, les femmes, en viennent à intérioriser et à accepter cette vision négative d’elles-mêmes. Le discours n’est jamais innocent. Il produit ce qu’on appelle de la violence symbolique. Car le fait de caractériser le sexe "faible" comme étant tordu ou pervers entraîne des conséquences qui produisent un état d’infériorisation qui, s’il n’est pas produit par une violence physique, demeure tout de même de la violence infligée par la persuasion sur une psyché qui retransmettra cet état de chose sur le corps. Donc, cette violence est bien réelle. Ceci dit, étant donné la complexité de l’exposé, j’utiliserai quelques citations pour donner une idée de ce dont il s’agit.

 

Commençons dans l’ordre. Bourdieu s’étonne du paradoxe de la doxa. Mais qu’est-ce que la doxa? Habituellement, c’est une idée que l’on se fait sous forme d’opinion. C’est-à-dire que, n’ayant pas toutes les données du problème, nous sommes obligés de survoler rapidement et superficiellement le fonctionnement des diverses situations que nous vivons ou que nous constatons. S’il se produit un événement, il faut donc s’en faire une première idée, même si on risque d’être embrouillé. Mais il semble que, dans ce contexte précis, le paradoxe de la doxa soit, en fait, l’ensemble de nos habitudes que nous ne questionnons pas, mais qui ont été intériorisées sous forme de règles ou de normes du comportement. Autrement dit, ce qui va de soi ne va pas de soi. Le paradoxe est aussi "(…) le fait que l’ordre du monde tel qu’il est, avec ses sens uniques et ses sens interdits, au sens propre ou au sens figuré, ses obligations et ses sanctions, soit grosso modo respecté, qu’il n’y ait pas davantage de transgressions ou de subversions, de délits et de folies." Pour donner un exemple, il suffit de penser à la circulation et aux règles qui doivent être respectées. Mais il y a autre chose de déterminant. C’est qu’il est paradoxal "que les conditions d’existence les plus intolérables puissent si souvent apparaître comme acceptables et même naturelles." La raison à cette soumission et à cette tolérance, à ce qui est intolérable, vient du fait que la domination est incorporée. Qu’elle se trouve intériorisée de manière inconsciente. Ainsi, Bourdieu mentionne qu’il a "toujours vu dans la domination masculine, et la manière dont elle est imposée et subie, l’exemple par excellence de cette soumission paradoxale, effet de ce que j’appelle la violence symbolique, violence douce, insensible, invisible pour ses victimes mêmes, qui s’exerce pour l’essentiel par les voies purement symboliques de la communication et de la connaissance ou, plus précisément, de la méconnaissance, de la reconnaissance ou, à la limite, du sentiment.

Finalement, si nous voulons sortir de cet état de domination-soumission, il nous faut "démonter les processus qui sont responsables de la transformation de l’histoire en nature, de l’arbitraire culturelle en naturelle." Donc, si nous apposons des qualitatifs invalidant les facultés et le caractère des femmes, on se doit de s’avouer que c’est arbitrairement que nous le faisons, que ce sont des postulats difficiles à vérifier, que c’est un fait de culture plutôt que de nature.




Le libéralisme

30 07 2009

 

Le libéralisme pourrait être appelé le système qui promeut la liberté et la primauté de l’individu. Et cette liberté fonctionne grâce à la tolérance envers les valeurs d’autrui. Pierre Bayle a justement écrit un commentaire philosophique appelé De la tolérance (1686), que malheureusement on ne lit plus, au moment où faisait rage les conflits interreligieux, en Europe. "Il fut un des auteurs les plus lus de son temps : Calviniste convertit au catholicisme, puis revenu à la foi protestante, il a bataillé toute sa vie contre les dogmes traditionnels et les idées reçues. Critiquant le principe d’autorité (c’est justement contre l’absolutisme politique que les libéraux proposeront leurs valeurs et leur système) et prônant le libre examen et la tolérance religieuse, sa pensée eut un retentissement considérable au Siècle des lumières (…)" Pour être plus précis et conclusif, avant terme, disons que "le libéralisme c'est d'abord une morale individuelle, ensuite une philosophie de la vie en société dérivée de cette morale, enfin seulement, une doctrine économique qui se déduit logiquement de cette morale et de cette philosophie."

Les courants

Les deux courants les plus importants sont le libéralisme politique et le libéralisme économique. Commençons par le libéralisme politique. Il postule "la primauté de la liberté individuelle sur toutes les formes de pouvoir." Outre Bayle, ses plus grands représentants sont John Locke, David Hume, Adam Smith et Montesquieu. En gros ces auteurs disent que l’État, à l’époque pratiquant le mercantilisme, ne doit aucunement intervenir (sauf pour la justice et les forces de l’ordre), que l’autorité en politique a des limites, et que ces limites sont restreintes par la promotion des droits, des libertés et de la responsabilité.

Au niveau de l’économie, l’idée principale est le fait inaliénable de la propriété privée individuelle. Il y a aussi la question du jeu de la concurrence, soit la libre possibilité de pouvoir entrer sur le marché sans entrave de l’état. Le libéralisme devient donc l’ennemi de l’étatisme. En bon libérale, ce que l’on dit moins souvent, il s’ensuit, avec le développement de l’économie moderne, qu’il est tout aussi répréhensible de constituer des monopôles de production ou de distribution. Concrètement, ce courant de pensée insiste sur la liberté d’entreprendre, de choisir son travail et la possibilité d’avoir un vaste choix de consommation.

Par ailleurs, il y a deux courants importants en économie. Le premier, que l’on nomme classique, prétend qu’il faut appliquer les principes fondateurs à l’économie : propriété, responsabilité et liberté d’action (entreprendre). Que l’on a pas assez d’informations pour parvenir à décider ce qui doit être fabriqué et vendu. Ceci est le lot de la liberté d’entreprendre, car chaque agent, avec essai et erreur, parvient à tester le marché. Le second, néoclassique, avec son plus grand représentant Hayek, parle d’état d’équilibre entre les actions économiques des agents, le fameux équilibre général, qui se produit, un peu de manières naturelles. À leur décharge, on doit dire qu’ils prennent quand même en compte l’idée de la défaillance du marché. Ce qui est une amélioration par rapport à leurs devanciers. Il faut toutefois avoir à l’esprit que dans La route de la servitude, Hayek semble être d’accord avec l’idée d’un minimum de revenu pour pouvoir être minimalement libre, donc, on peut, à juste titre, prétendre qu’il aurait été d’accord avec l’idée d’un revenu minimal garanti, de citoyenneté. Pour plus de détail, je vous renvoie à mon texte précédent : La route de la servitude.

Voyons maintenant ce qu’une vision idéaliste du libéralisme nous propose.

"La philosophie libérale est profondément humaniste et optimiste, elle croit au potentiel de l’individu et aux bienfaits de la conjonction des actions humaines. Plus que jamais, elle est aussi sceptique face à de quelconques principes directeurs qu’il faut imposer – que ceux-ci viennent de préceptes moraux religieux ou de préceptes socialistes. Le libéralisme est ancré dans la tolérance, tolérance envers les valeurs de l’autre. Le libéralisme est l’antithèse de l’impérialisme, c’est l’humilité de se dire qu’on n’est pas parfait et que l'on n’a pas à imposer ses valeurs, même celles qui ont trait à la démocratie, aux autres. Le libéralisme croit à une coercition minimale de l’État tant économiquement que socialement. "(…)le libéral ne croit pas aux solutions collectivistes autant de "droite" que de "gauche". Même si moralement, le libéral peut ne pas être attiré par certaines valeurs, il ne se permet pas d’interdire ce qu’il croit moralement mauvais. Il n’impose tout simplement pas ses valeurs aux autres. (Jonathan Hamel)

Tout cela est peut-être un peu utopique, car il y a des limites au laisser-faire, à ne pas interdire ce qui est immoral, pervers ou nuisible. Par exemple, il est ni morale ou immorale que chacun ait sa propre voiture, c’est une question d’utilité. Par contre, la somme totale des véhicules sur la route représente un fardeau pour la qualité de l’air, pour l’empreinte écologique. Les libéraux vous diront que l’on ne doit pas interdire que quelqu’un possède une voiture. Soit. Mais aujourd’hui nous prenons conscience qu’il y à des limites. Et c’est justement dans ce déni des limites à la liberté que le libéralisme s’enfonce. Donc, le libéralisme est une forme de "philosophie" qui est datée et doit être dépassée. Prétendre le contraire est ridicule et inconscient.

Pour finir, un dernier bijou d’idéalisme.

"On reproche au libéralisme d'être matérialiste, de prôner la poursuite exclusive de la richesse aux dépens de toute autre valeur, alors qu'il n'a d'autre aspiration que de permettre l'épanouissement des êtres humains et la réalisation de leurs objectifs, spirituels, affectifs ou esthétiques autant que matériels. On lui reproche d'être sauvage alors que, fondé sur le respect intégral des autres, il exprime l'essence même de la civilisation (?)."




La prédation

11 07 2009

 

Les prédateurs ont un rôle, une utilité et une fonction dans le règne animal. Mais ce n’est certainement pas le cas au niveau socio-économique. Pour Veblen, "les institutions de l'économie sont traversées par deux instincts de base, l'instinct artisan et l'instinct prédateur." Le premier est bénéfique puisqu’il crée de la richesse et des biens de consommation. Le second est néfaste parce qu’il jouit des richesses des autres sans véritablement travailler et construire. 

"La prédation est une relation où l’une des deux parties est en mesure d’imposer à l’autre une transaction sans contrepartie." Et que fait le prédateur au juste? Il s’accapare un patrimoine non, ou mal, surveillé. Il réussit, en trompant et en contournant les règles légales, à s’approprier les biens, la fortune d’autrui. On peut considérer que la prédation est une très vieille activité. Chez les anciennes peuplades, le chef, le roi, les guerriers et les sorciers sont le prototype même du prédateur. Ils vivent en soutirant le fruit du travail des autres classes de la société. On doit dire aussi qu’avec les nouveaux systèmes informatisés et la globalisation, la prédation s’est considérablement développée. Ce qu’on appelle l’économie casino, où il est possible de s’enrichir considérablement en une seule journée, permet aussi que des parasites viennent occuper des postes clé, comme celui de président d’une firme multinationale. Ceux-ci imposent des économies en délocalisant et, par le fait même, s’allouent des primes au rendement, des stocks options qui se chiffrent en plusieurs millions de dollars. Ce qui s’apparente à du vol.  

 

"La prédation, où l’une des deux parties peut imposer une transaction à l’autre, était la relation économique typique de la féodalité qui la compensait par la charité. L’échange équilibré, où les deux parties ont le même pouvoir d’accepter ou refuser une transaction, s’est imposé à partir du xviiie siècle avec l’industrialisation. La prédation n’a pas disparu alors – l’économie industrielle a engendré l’impérialisme et la guerre – mais l’échange équilibré fondait cette économie sur un principe pacifique."




Masculin, féminin

03 07 2009

Dans la première des trois études d’ethnologie kabyle, qui porte le nom du Sens de l’honneur, Pierre Bourdieu anticipe sur un ouvrage qu’il publiera par la suite : La domination masculine. C’est-à-dire que les matériaux qu’il exposa dans cette étude lui serviront pour écrire La domination.

Pour commencer, demandons-nous en quoi il y a domination masculine. On s’en doute, la domination est, de prime abord, une domination symbolique. Symbolique, parce que dans le discours mythiquo-social, l’homme invente des couples de termes duaux, en opposition, qui permettent de caractériser et les hommes et les femmes, en discriminant ces dernières, en invalidant leur personne, pour mieux les dominer et les assujettir. Voyons quels qualitatifs caractérisent les sexes. Pour la femme : (sacré gauche) féminin, femme détentrice de puissances maléfiques et impures, gauche, tordue, vulnérabilité, nudité, (dedans) domaine des femmes, maison, jardin, monde clos et secret de la vie intime, alimentation, sexualité (humide, eau). Pour les hommes il suffit de renverser les termes : honneur (sacré droit) masculin, virilité, homme détenteur de la puissance bénéfique et protectrice, droit, protection, clôture, vêtement (dehors) domaine des hommes, assemblée, mosquée, champs, marché, monde ouvert de la vie publique, activités sociales et politiques, échanges (sec, feu).

Ce qui est intéressant avec ces couples antithétiques, c’est qu’ils se retrouvent au sein d’une multitude de populations, pour ne pas dire de civilisations, mais avec quelques nuances. Il n’en demeure pas moins que ce sont toujours les mêmes paramètres qui invalident les femmes. Même que pour nous, en Occident, jusqu’à tout récemment, on éduquait les jeunes filles en leur apposant des qualificatifs dans lesquels elles se retrouvaient moins aptes et infériorisées par rapport à leurs frères.

Voyons ce que nous apprennent certaines citations :

"Le sacré gauche (la femme), la partie faible par où le groupe donne prise. "Opposition entre la magie, affaire exclusive des femmes, dissimulée aux hommes, et la religion essentiellement masculin; opposition entre la sexualité féminine, coupable et honteuse, et la virilité, symbole de force et de prestige." "D’un côté, la vie des sens et des sentiments, de l’autre, la vie des relations d’homme à homme, du dialogue et des échanges."

Dans cette logique, il est naturel que la morale de la femme, sise au cœur du monde clos, soit faite essentiellement d’impératifs négatifs. La femme doit fidélité à son mari; son ménage doit être bien tenu; elle doit veiller à la bonne éducation des enfants. Mais surtout, elle doit préserver le secret de l’intimité familiale; elle ne doit jamais rabaisser son mari ou lui faire honte, ni dans l’intimité ni devant les étrangers. Elle doit se montrer satisfaite, même si, par exemple, son mari, trop pauvre, ne rapporte rien du marché; elle ne doit pas se mêler aux discussions entre les hommes.

Voici encore quelques citations relevées :

"Elle doit faire confiance à son mari, se garder de douter de lui ou de chercher des preuves contre lui." "L’intimité, c’est en premier lieu l’épouse que l’on ne nomme jamais ainsi et moins encore par son prénom, mais toujours par des périphrases telles que la fille d’Untel, la mère de mes enfants ou encore ma maison." "Il est déshonorant pour un homme de transporter du fumier, cette tâche incombant aux femmes." "La précocité du mariage se comprend si l’on songe que la femme, de nature mauvaise, doit être placée le plus tôt qu’il se peut sous la protection bénéfique de l’homme." "Les Arabes d’Algérie appellent parfois les femmes les vaches de Satan ou les filets du démon, signifiant par là que l’initiative du mal leur appartient. La plus droite, dit un proverbe, est tordue comme une faucille."

"Pareille à une pousse qui tend vers la gauche, la femme ne peut être droite, mais seulement redressée par la protection bénéfique de l’homme." "Non seulement les règles imposées aux hommes diffèrent des règles imposées aux femmes et les devoirs envers les hommes des devoirs envers les femmes(…)" "Ce qu’il y a de pire, c’est de passer inaperçu : ainsi, ne pas saluer quelqu’un, c’est le traiter comme une chose, un animal ou une femme." "C’est là que les femmes échangent les nouvelles et tiennent leurs bavardages qui roulent essentiellement sur toutes les affaires intimes dont les hommes ne sauraient parler entre eux sans déshonneur et dont ils ne sont informés que par leur intermédiaire." "L’homme respectable doit se donner à voir, se montrer, se placer sans cesse sous le regard des autres, faire face." "L’homme ignore beaucoup de ce qui se passe à la maison."

Heureusement, aujourd’hui, on ne traite plus les femmes de cette manière. Ou, si on tente de le faire, il y a une certaine réprobation. Les jeunes filles qui réussissent mieux que les garçons, à l’école, se forgent une bonne estime de soi, ce qui leur permet de revendiquer l’égalité au sein des emplois et face à leurs conjoints.

Je ne suis pas vraiment entré dans le sujet de cette étude sur le sens de l’honneur. Aussi je terminerais sur la spécificité des économies précapitalistes. Dans ces sociétés, l’échange marchand est tenu par d’autres règles que celles que nous appliquons, nous, modernes. Si on entre dans la question du don, on comprend qu’il est en relation avec le prestige et l’honneur. Ce qui est bien loin du calcul rationnel. Les dons servent ainsi à dissimuler ou faire disparaître l’intérêt. En ethnologie, on constate que le groupe, le clan et la famille élargie passent bien souvent avant l’intérêt personnel. Et ce qui est maximisé, ce n’est pas le profit économique, mais c’est le profit symbolique.

Ainsi "les rapports économiques ne sont pas davantage saisis et constitués en tant que tels, c’est-à-dire comme régie par la loi de l’intérêt, et demeurent toujours comme dissimulés sous le voile des relations de prestige et d’honneur. Tout se passe comme si cette société se refusait à regarder en face la réalité économique, à la saisir comme régie par des lois différentes de celles qui règlent les relations familiales. (…) "La logique du don n’est-elle pas une façon de surmonter ou de dissimuler les calculs d’intérêt?" Et "l’échange généreux ne tend-il pas à voiler la transaction intéressée?".

On comprend donc, avec le profit symbolique, que l’échange fait sous le rapport de l’honneur interdit que l’on conçoive les relations selon un calcul économique de rentabilité et de profit. Bref, il ne peut y avoir de capitalisme, d’économie de marché.

 




La violence moderne

27 06 2009

La modernité, comme les périodes qui l’ont précédée, c’est penser en formulant un grand récit sur elle-même. Ce récit s’articule à partir des valeurs et idéaux suivants : la liberté, la responsabilité, l’égalité, la raison et ses progrès vers plus de justice et plus de confort matériel, sans oublier le développement de la science. Mais tout n’est pas si simple, puisqu’il existe tout de même des contradictions qui font naître des conflits d’où ressort la violence de ceux qui ne peuvent partager complètement ces objectifs idéaux.

Dans cette société, parce que nous partageons tous les mêmes projets, la violence est d’abord politique : violence contre les hommes politiques sous forme d’assassinats, violence contre les forces de l’ordre, contre les représentants de la justice ou contre l’État, plus abstraitement. La violence y a pratiquement toujours un sens. Le terrorisme est là pour en témoigner. Il vise toujours des politiques gouvernementales qui s’appliquent à certains groupes sociaux ou ethniques, pour ne pas dire religieux.

Ceux qui commettent des actes de violence appartiennent au même monde que ceux qui en sont la cible. Nous partageons quand même les mêmes idéaux. "Il y a dans la violence un espoir et, paradoxalement, les signes d'une appartenance au monde." Il y a l’espoir de renverser le pouvoir pour instaurer un état plus juste et plus équitable. En ce sens, la violence est porteuse de sens, puisqu’elle veut changer les choses pour le mieux.

Mais il existe une forme de violence postmoderne qui nie les anciens idéaux de la période antérieure. Le vingtième siècle a été si meurtrier que nous en sommes venus à rejeter les idéaux et aspirations de la modernité. Les trois dictatures modernes nous font comprendre que les hommes ont accepté, passivement la plupart du temps, de voir réduire leurs libertés. On le constate aussi aujourd’hui. Ce n’est pas tant la liberté qui est au centre des préoccupations des individus, mais plutôt la sécurité. Que si l’homme a des aspirations, la liberté n’est pas si essentielle que cela; c’est davantage la sécurité d’emploi, la sécurité financière et celle au sein de nos foyers qui nous importent. La liberté n’est plus un des grands idéaux.

Dans la tête des protagonistes des dernières tueries dans des écoles ou des lieux publics, ce n’est pas le pouvoir qui est visé, encore moins selon la logique d’un renversement d’un état de fait injuste. Non, ceux qui perdent la tête et tuent n’importe qui, agissent ainsi, car ils sentent que le monde leur est étranger et qu’ils y sont aussi, eux, étranger.

Qu’est-il arrivé au juste? Ce pourrait-il que la société ne fasse plus sens et n’en propose plus, sinon un relativiste des valeurs et un individualisme stérile.

"Pouvons-nous alors qualifier de postmoderne une violence sans autre objet que la société elle-même en tant qu'elle est là devant l'individu dans son absolu non-sens, fermée à toute possibilité de changement ? Cette expérience est celle du monde comme altérité radicale. La violence qu'elle engendre se déploie dans une société dépolitisée, sans passé ni avenir, privée d'utopies et sans projet pour elle-même. Elle s'exprime simplement comme refus du monde. "




L’anthropologie appliquée

07 06 2009

 

L’anthropologie ne sert pas uniquement à étudier le comportement individuel et collectif dans les anciennes sociétés. Elle a des applications réelles et concrètes, hic et nunc (ici et maintenant). "Julie Delalande, anthropologue, nous raconte et analyse ce qui se passe dans une cour d’école. Ce lieu, constitué de coins et de cachettes, est l’un des premiers cadres d’apprentissage de la vie en société." Malheureusement, certains jeunes déviants acquièrent une grande influence sur certains autres enfants que l’on dit "suiveux". C’est donc très tôt que les comportements délinquants se forment et trouvent leurs origines. Certains diront qu’il y a toujours la famille qui permet une socialisation des enfants et des jeunes en général. Mais il semblerait que le rôle de la famille a évolué :

"Le rapport des familles à l’institution éducative a considérablement changé." "La famille-institution classique telle qu’elle subsiste encore de manière quasiment résiduelle dans nos sociétés, en tant que rouage de l’ordre social," première cellule de la société", prenait très au sérieux cette mission. Elle avait une vocation éducative dans un sens fondamental. Il s’agissait d’apprendre aux enfants l’existence en société. C’est quelque chose qui va très loin et qui ne se réduit pas aux règles élémentaires de coexistence avec ses semblables : cela consiste à se penser comme quelqu’un qui a une place dans la société avec un rôle à jouer et des devoirs y afférant.

La famille "désinstitutionnalisée" d’aujourd’hui, réduite à sa sphère privée, ne comprend même plus ce que cette tâche voulait dire. Les gens ne sont pas fous et mesurent très bien qu’il faut que leur enfant l’acquière, mais ils pensent que c’est à l’école et non à eux de le faire." (Marcel Gauchet)

Mais l’éducation au sein des familles a-t-elle vraiment changée? Il semblerait que oui. Il ne faut pas généraliser, mais autrefois, les classes populaires étaient très peu permissives, et mentionnaient à l’enfant que la vie était difficile. Par contre, les bourgeois étaient plus permissifs et moins sévères. Alors qu’aujourd’hui les bourgeois veulent contrôler l’écoute de la télévision par leurs enfants, ce n’est plus le cas des classes populaires ou des immigrants qui acceptent que leurs enfants passent beaucoup de temps devant le téléviseur, au détriment des travaux scolaires.

Finalement, quel est le véritable problème avec la transmission des savoirs et l’éducation?

"La famille, la tradition et l’autorité : le délitement de ces vecteurs essentiels de la transmission sociale et de la reproduction de la société seraient au principe d’une sorte d’impossibilité d’éduquer les jeunes générations."




James Connolly

22 05 2009

 

J’aurais aimé trouver des textes et des essais de James Connolly, en français, sur internet, mais il semble qu’il n’y en a pas. Il y a tout de même cette adresse qui contient des articles en anglais :

http://www.marxists.org/archive/connolly/

"Marxiste, révolutionnaire, syndicaliste et Irlandais. C’est ainsi que l’on peut définir James Connolly (1868-1916). S’il fut un infatigable rédacteur d’articles et auteur d’essais, il fut aussi un militant proche des ouvriers dont il défendait la cause que ce soit en Écosse, aux États-Unis ou en Irlande."

Comparé à plusieurs auteurs socialistes, Connelly est celui qui m’apparaît être le plus concret et le plus accessible. Il prétend, entre autres choses, que l’indépendance politique ne serait exister sans l’indépendance économique. Et que cette indépendance économique doit s’affranchir de la finance qui retire trop de richesse de l’économie réelle. La finance, tel qu’elle se développe dans une économie capitaliste, sert certains intérêts, mais nuit au développement d’une économie saine. L’économie, débarrassée des banquiers et des bourses, pourrait fonctionner sur des bases coopératives et socialistes tout en intégrant l’innovation. Pourquoi l’innovation ? Parce que c’est le principal argument des libéraux. À savoir que s’il n’y a pas exclusivement l’entreprenariat, la propriété privée des moyens de production, l’innovation ne pourra pas s’effectuer. Ce qui est proposé dans ce cas-ci ce n’est pas ce qu’a conduit l’expérience soviétique. La petite propriété ne disparaîtra pas. Il faut donner une raison à certaines personnes de travailler, comme le fait de se sentir être son propre patron, de prendre des décisions au quotidien. Pour d’autres personnes, cette expérience importante (d’être patron) peut aussi se vivre collectivement sous forme de coopératives.

Donnons un exemple probant. Les résidences pour personnes âgées sont en majorité privée. Elles rapportent bien aux propriétaires, et trop souvent ceux-ci coupent sur les dépenses pour maximiser les profits, au détriment des résidents. Par ailleurs, l’embauche du personnel est problématique. Les salaires étant légèrement trop bas, la motivation des jeunes travailleuses est faible. La solution serait de transformer, dans un premier temps, une partie des résidences en coopératives. Il n’y aurait plus de profits, mais un fond de roulement pour payer toutes les dépenses, ce qui permettrait d’augmenter les salaires, afin d’attirer et surtout de retenir une équipe qualifiée et motivée. Cette équipe, débarrassée de l’obsession du profit, pourrait faire mieux au niveau de l’animation et des activités qui pourraient stimuler les personnes du troisième âge. Toutes les décisions seraient prises selon la majorité. Si l’expérience s’avère viable et bénéfique alors toutes les autres résidences deviendraient des coopératives. Évidemment, ceux qui voudront évoquer l’innovation et la compétitivité pour assurer la rentabilité n’auront plus de munitions avec leurs argumentations, car on ne risque pas de voir délocaliser ces emplois.

Bien d’autres secteurs de l’économie peuvent très bien fonctionner ainsi. Entre le capitalisme néolibéral et le communisme il y a un juste milieu, et celui-ci peut, entre autres, être le système coopératif.

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Socialism and nationalism

(…) "Non pas une république comme celle des Etats-Unis où le pouvoir de la bourse a établi une nouvelle tyrannie sous les dehors de la liberté; où cent ans après que la présence des dernières tuniques rouges britanniques ait cessé de souiller les rues de Boston, les propriétaires et les financiers britanniques imposent aux citoyens américains une servitude auprès de laquelle le fardeau qu’ils devaient supporter avant la Révolution n’était qu’une bagatelle.

Non! La République que je voudrais voir mes compatriotes prendre pour idéal devrait être d’une telle étoffe que son simple nom serait un phare pour les opprimés de tous les pays, la promesse sans cesse renouvelée de la liberté et de l’abondance pour prix de leurs efforts.

Pour le fermier, broyé entre l’avidité des propriétaires et la concurrence américaine comme entre deux meules; pour les salariés des villes qui souffrent des exactions du capitaliste esclavagiste; pour l’ouvrier agricole qui s’use à la tâche pour un salaire assurant à peine sa survie; en fait, pour chacun de ces millions d’ouvriers dont la misère sert de support à l’édifice si séduisant d’apparence qu’est norte civilisation moderne; pour tous ceux-ci, l’évocation de la République irlandaise pourrait devenir un point de ralliement pour le rebelle, un havre pour l’opprimé, un point de départ pour le socialiste prompt à s’enthousismer pour la cause de la liberté humaine."(…)

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"En Irlande, Connolly reste une figure emblématique du mouvement républicain. Aujourd’hui, encore dans la lutte pour la réunification de l’Irlande, les militants de l’Irish Republican Army (IRA — Armée républicaine irlandaise), se veulent les héritiers de Connolly et de 1916 en poursuivant la résistance à l’impérialisme britannique sur les mêmes bases socialistes et patriotiques."




L’action Humaine

16 05 2009

 

Je dois maintenant revenir sur le volumineux livre de Von Mises, L’action humaine. J’ai mentionné que la première partie, la praéxologie, était sans aucune valeur réelle. Ce n’est pas le cas de la deuxième partie. On y découvre de grandes vérités sur l’individu et sur la société. Mais il y a aussi des erreurs qui nuisent grandement à la compréhension de l’essence de la société. Commençons par la plus évidente et la plus néfaste. "Selon les doctrines (…) du holisme, du collectivisme, et de certains représentants de la psychologie structuraliste, la société est une entité qui vit de sa vie propre, indépendante et séparée des vies des divers individus, agissant pour son propre compte, visant à ses fins à elle qui sont différentes des fins poursuivies par les individus." Cette assertion, Von Mises la conteste. Pour lui la société n’existe pas indépendamment des individus, donc, les buts de la société sont les mêmes que ceux de l’individu. Ce qui est grandement contestable. Il n’est pas non plus d’accord avec le fait qu’"afin de sauvegarder l'épanouissement et le développement futur de la société, il devient nécessaire de maîtriser l'égoïsme des individus, de les obliger à sacrifier leurs desseins égoïstes au bénéfice de la société". Pour qu’elle raison il n’est pas en accord avec cela vient du fait que l’école Autrichienne d’économie refuse que le gouvernement, principal acteur des buts de la société, n’intervient pour corriger les externalités qu’engendre l’économie de marché par ses représentants : la grande entreprise. Avec ironie et sarcasme, notre auteur dit que "toutes les doctrines globalistes (…)doivent admettre que la Providence, par ses prophètes, apôtres et chefs charismatiques forcent les hommes — qui sont mauvais dans leur nature, c'est-à-dire enclins à poursuivre leurs propres fins — à marcher dans les voies de droiture où le Seigneur, le Weltgeist (l’esprit du monde), ou l'Histoire, veut qu'ils cheminent. Ceux qui croient que l’individu doit primer sur la société sont enclins à ridiculiser leurs adversaires qui, socialistes ou autres, croient que la société doit imposer des règles, des freins à l’individu qui a, malheureusement, tendance à ne penser qu’à lui. Les tenants de l’économisme disent ainsi que les conceptions collectivistes ont le fâcheux défaut d’infantiliser les individus en prétendant qu’ils ne font pas toujours des choix rationnels. Et c’est ici que la faiblesse de l’analyse est évidente. Testons les faits avec la doctrine des libéraux.

Au moment de la Deuxième Guerre mondiale, les femmes sont entrées sur le marché du travail, en participant à la production industrielle. Par la suite, ayant aimé leur degré d’autonomie avec leur salaire non négligeable, elles ont tenu à continuer à travailler. Le résultat est probant. L’économie fonctionna assez bien durant les Trentes glorieuses (1950-1980) du fait de la consommation de masse, à laquelle les femmes participaient. Le résultat aujourd’hui est que 75% du budget des familles est directement contrôlé par la femme. Malheureusement, il y a trop de vêtements et de produits de beauté inutiles achetés. On peut dire que l’homme, le mari, consomme lui aussi de manière insensée. Trop d’outils achetés qui ne servent pas, sinon que quelques fois. Des voitures trop coûteuses et trop souvent changées. Je ne crois pas que les décisions de consommation soient toujours rationnelles. Au contraire. Et c’est là qu’apparaît la faiblesse des conceptions des apôtres de l’individualisme. Non, le consommateur n’est pas guidé uniquement par des choix rationnels. Et la publicité est justement là pour inciter à des dépenses incongrues et aveugles, voire irrationnelles.

Pour cette raison et pour bien d’autres, la société est au-dessus de l’individu. Je le répète : elle se doit de réguler les décisions néfastes. Sinon, ce sera l’enfer écologique, à plus ou moins long terme. Et cela les libéraux et les économistes de toutes tendances le refusent. Et c’est bien dommage et contre-productif.

J’ai quand même mentionné que certaines considérations de Von Mises étaient intelligentes et justes. Donnons-lui la chance de nous le démontrer.

La plus grande découverte dans l’histoire de l’humanité, vecteur d’immense progrès, est la division du travail. C’est aussi ce qui a amené et généré la plus-value ou la valeur ajoutée, en d’autres mots. Et c’est ici que le bas blesse. Le capitaliste s’accapare la plus-value sans jamais véritablement travailler. Certes, il amène l’investissement et court des risques, mais ce profit pourrait être administré par les travailleurs, avec l’aide de spécialistes, et être réaloué dans l’investissement et dans des salaires plus élevés pour les coopérants. Il faut préciser que cette façon de faire, qui a démontré sa faisabilité, est loin d’être du communisme.

Mais pourquoi la division du travail est si importante?

Pour plusieurs raisons. Mais mentionnons les principales. La coopération. La solidarité. Je dois compter et apprécier le travail qui a été fait avant le mien. Je suis responsable de mon travail qui doit être bien fait pour que celui qui poursuit arrive à bien faire le sien. Etc. Le plus important est sans nul doute la sympathie. Le fait de me sentir lié à autrui. "Dans le cadre de la coopération sociale, peuvent émerger entre les membres de la société des sentiments de sympathie et d'amitié, un sentiment de commune appartenance. Ces sentiments sont la source, pour l'homme, de ses expériences les plus exquises et les plus sublimes ; ils sont les ornements les plus précieux de la vie, ils élèvent l'animal humain aux hauteurs de l'existence réellement humaine."

"La société, c'est l'action concertée, la coopération. Les actions qui ont fait apparaître la coopération sociale et qui la font réapparaître quotidiennement ne visent à rien d'autre que la coopération et l'entraide avec d'autres pour l'obtention de résultats définis (…). Le complexe entier des relations mutuelles créées par de telles actions concertées est appelé société. Il substitue la collaboration à l'existence isolée — au moins concevable — des individus. La société est division du travail et combinaison du travail. Dans sa fonction d'animal agissant, l'homme devient un animal social. L'individu humain naît dans un environnement socialement organisé. En ce sens seul nous pouvons accepter la formule courante, que la société est — logiquement et historiquement — antécédente à l'individu. La société n'est rien d'autre que la combinaison d'individus pour l'effort en coopération." Suit immédiatement après un commentaire qui me semble faux : "Toutefois ces sentiments ne sont pas, quoi qu'en ait cru certains, les agents qui ont engendré les relations sociales. Ils sont le fruit de la coopération sociale, ils ne s'épanouissent que dans son cadre ; ils n'ont pas précédé l'établissement des relations sociales (…)." Nous avons déjà mentionné que les animaux supérieurs ressentaient de la sympathie, pourtant il ne forme pas encore une société. Parce qu’"il ne faut jamais oublier que le trait caractéristique de la société humaine est la coopération intentionnelle (…). La société humaine est un phénomène spirituel et intellectuel". Étant donné qu’il y a pas de véritable société (coopération intentionnelle) chez les animaux, mais que la sympathie est présente, nous sommes obligés de conclure que la société n’engendre pas de la sympathie (elle l’encourage), c’est donc la sympathie qui vient avant la société. J’ai dit qu’il fallait donner la chance à cet économiste de nous prouver qu’il avait des choses précieuses à nous dire, mais malheureusement il se trompe aussi souvent qu’il a raison.

"Se demander si c'est l'individu ou la société qui doit être tenu pour la fin suprême, et si les intérêts de la société devraient être subordonnés à ceux des individus ou les intérêts des individus à ceux de la société, est sans fruit possible. L'action est toujours action d'hommes individuels." Au contraire, se questionner à ce sujet permet d’établir des ordres de priorité. Dans certaines situations, les intérêts des individus doivent être subordonnés à ceux de la société. Les penseurs qui sont contre l’interventionnisme oublient un détail. C’est que le droit protège très bien les individus contre l’abus des gouvernements liberticides. Les diverses chartes des droits individuels permettent de freiner les abus collectivistes. En cela les gouvernants ne sont pas tout puissants et aveugles. Ils ont des limites à ne pas franchir. Les pays où le rôle du citoyen n’est pas reconnu sont des pays qui n’ont pas de charte des droits. Ce n’est pas le cas au sein des gouvernements occidentaux. Les individus sont très bien protégés. Les appréhensions indues et la peur, dans ce cas, relèvent de la paranoïa et du délire de persécution. Les pays dits à gauche, avec gouvernements socialistes et interventionnistes sont les endroits où les citoyens se sentent le plus libre et protégé, excepté la question des impôts. Sous ces régimes, certains diront que les travailleurs sont spolier du fruit de leur travail par le prélèvement d’impôts élevés, mais, en fait, ceux-ci bénéficient largement de services qui compensent en retour.

Donnons à notre auteur le mot de la fin. "(…) Le travail effectué au sein de la division du travail est plus productif que le travail solitaire, et la raison humaine est capable de reconnaître cette vérité. Sans ces faits-là, les hommes seraient restés pour toujours des ennemis mortels les uns pour les autres, des rivaux irréconciliables dans leur effort pour s'assurer une part des trop rares ressources que la nature fournit comme moyens de subsistance. Chaque homme aurait été forcé de regarder tous les autres comme ses ennemis ; son désir intense de satisfaire ses appétits à lui l'aurait conduit à un conflit implacable avec tous ses voisins. Nulle sympathie ne pourrait se développer dans une situation pareille. (…) Dans un monde hypothétique où la division du travail n'augmenterait pas la productivité, il n'y aurait point de société. Il n'y aurait pas de sentiments de bienveillance et de bon vouloir. Le principe de la division du travail est l'un des grands principes de base du devenir cosmique et du changement évolutif."




13 05 2009

La peur de la grippe porcine

Michel Chossudovsky

 

"Soutenue par la désinformation des médias, une atmosphère de peur et d'intimidation s'est propagée. Des situations " d'urgence " sanitaires ont été déclarées dans différentes régions des États-Unis.

Les médicaments les plus recherchés contre la grippe sont le Tamiflu et le Relenza. La course aux traitements a été déclenchée par le gouvernement des États-Unis en rendant disponibles ses réserves nationales " pour s'assurer que les fournisseurs de soins de santé soient prêts à toute éventuelle intensification. "

Le Tamiflu est fabriqué par la géante société pharmaceutique suisse Hoffman-La Roche pour le compte d'une entreprise de biotechnologie basée aux États-Unis, Gilead Sciences Inc. Alors que le médicament est fabriqué par Roche, il a été développé par Gilead Sciences Inc qui en détient les droits de propriété intellectuelle.

L’ancien secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, était l'un des principaux actionnaires de Gilead Sciences Inc. En 1997, Rumsfeld a été nommé président de Gilead Sciences Inc, un poste qu'il a occupé jusqu’à ce qu’il devienne secrétaire de la Défense dans l'administration Bush en 2001. Rumsfeld était membre du conseil d'administration de Gilead en 1987.

Dans un reportage publié au plus fort de la crise de la grippe aviaire en 2005, Fortune Magazine a décrit Gilead comme l'une des entreprises les plus politiquement connectées dans le secteur de l'industrie biotechnologique. Les intérêts et/ou les avoirs de Rumsfeld dans Gilead à la suite de sa démission en 2006, ne sont pas connus.

Le prix de l'action de Gilead sur le New York Stock Exchange (NYSE) a augmenté considérablement depuis l'annonce de l'épidémie de grippe porcine au Mexique."




La misère du monde

07 05 2009

 

Certains livres nous font du bien et nous aide à mettre en perspective notre propre situation. C’est le cas de l’ouvrage collective sous la direction de Pierre Bourdieu, La misère du monde. À prime abord, on peut penser qu’il sera question de la misère du tiers monde, mais ce n’est pas le cas. Il s’agit plutôt de la misère au sein des sociétés opulentes. Parce qu’effectivement cela existe. Il faut parler, dans ce cas, de petites misères récurentes et quotidiennes, mais qui n’en sont pas moins réelles. Comment la caractériser? Bourdieu emploie le terme de position, la misère de position. Mais il n’en dit rien ou, sinon, si peu. C’est au fil de la lecture des témoignages-interviews que l’on parvient à se faire une idée de cette forme de misère qui est somme toute assez fréquente.

Citons quelques exemples. Prenons le cas d’une institutrice qui enseigne au secondaire, disons de 12 à 17 ans. Au début de sa carrière, ses tâches de travail correspondait assez avec l’idée qu’elle se faisait de sa profession, avant d’y entrer. Dix ans plus tard les choses ont très mal tourné. Les enfants ne sont plus aussi disposés à recevoir l’enseignement. Ils sont turbulents, indisciplinés et ils ne comprennent plus que l’école est le tremplin vers le futur. Un futur où ils auront un bon travail qu’ils auront choisi et une vie sociale adaptée et épanouie. Pour ce qui est des parents de ces élèves, inutiles de les convoquer, ils ont abdiqué et ne s’occupent pas vraiment de l’éducation de leurs enfants. Ce qui place l’enseignante dans une position très inconfortable. On connaît la suite : perte de valorisation du métier d’enseignant, fatigue, dépression et malaise morale et psychologique. Ce qui nous donne une idée de la misère de position. Ce que cela signifie. La position que l’on occupe est devenue problématique puisque nos attentes sont frustrées et que nous vivons sur le registre de la déception. Certains diront que ce n’est pas une très grande et grave misère, mais n’empêche qu’elle est quotidienne donc obsédante. Donnons d’autres exemples.

Évidemment, impossible d’éviter de parler des logements sociaux, les HLM. Commencons par les gardiens suveillants de ces immeubles. Comme on s’en doute ils sont mal perçus par la jeunesse qui se compose assez souvent d’enfants d’immigrés, qui refusent de s’intégrer à la société dans son ensemble. Bien sûr ils voient la société de consommation et toute l’opulence, mais comme il s’imagine, quelquefois avec raison, que ceux qui profitent le plus de la richesse ne sont pas les plus honnêtes ils comprennent que d’aller en classe pour obtenir un travail ordinaire ne leur permettra pas de vivre dans le luxe. Il faut comprendre que les modèles de la télévision (vidéoclips) et de l’industrie de la musique rap font miroiter à la jeunesse que l’on peut sècher les cours et réussir amplement dans la vie. En cela ils sont des modèles négatifs. Ils démontrent que l’effort quotidien à l’école peut très bien être éviter. Mais laissons cette question. Revenons aux gardiens de HLM. Son travail consiste à assurer la sécurité des lieux pour l’ensemble des résidents qui ont droit à la tranquilité. Pour les jeunes qui restent tard dans les entrées et qui font du grabuge, les gardiens représentent une forme de police. Ceux-ci se font insulter et les adolescents et les jeunes adultes ne les respectent pas, quand ce n’est pas qu’ils se font menacer ou agresser. On comprend bien que ce travail de surveillance n’est pas idéal. Et il est fort à parier que ces travailleurs ne s’étaient pas imaginés gagner leur vie dans ces conditions. Il y a là encore une misère de position.

Inutile de continuer à énumérer les cas que l’on retrouve dans La misère du monde. Terminons plutôt sur un texte que l’on retrouve dans La distinction. Celui-ci nous indique qu’est-ce qui se produit pour les gens qui vivent cette forme de misère. Ils s’adaptent en revoyant à la baisse leurs exigences de jeunesse pour retrouver un certain bien-être et une paix de l’esprit.

"Le vieillissement social n’est pas autre chose que ce lent travail de deuil ou, si l’on préfère, de désinvestissement (socialement assisté et encouragé) qui porte les agents à ajuster leurs aspirations à leurs chances objectives, les conduisant ainsi à épouser leur condition, à devenir ce qu’ils sont, à se contenter de ce qu’ils ont, fût-ce en travaillant à se tromper eux-mêmes sur ce qu’ils sont et sur ce qu’ils ont, avec la complicité collective, à faire leur deuil de tous possibles latéraux, peu à peu abandonnés sur le chemin, et de toutes les espérances reconnues comme irréalisables à force d’être restées irréalisées."




Déviance et délinquance

22 04 2009

 

De manière indue on considérait habituellement par le passé que la délinquance juvénile était le lot de "sous-culture des milieux désavantagés" ou pauvres. On réservait ainsi l’appellation de déviance pour les enfants de famille riche, puisque lorsqu’il y avait méfait et acte délictieux, la famille fortunée réglait le problème en envoyant le délinquant en institution privée, chez un parent qui pouvait offrir du travail ou même dans les colonies en s’enrôlant dans l’armée. Autrement dit, "la délinquance était connue de la société, tandis que la déviance était traitée à l'intérieur de la cellule familiale".

Ainsi, "la délinquance des enfants des familles à l'aise a été systématiquement camouflée. On enfermait le " mouton noir " dans un internat privé, spécialisé dans l'éducation des " têtes fortes " ; on lui faisait subir ensuite un entraînement dans l'armée et quand tout cela s'avérait insuffisant, on l'expédiait finalement dans les colonies". Autrement dit, les délinquants des familles privilégiées ne se rencontraient jamais face à face avec la société.

Aujourd’hui on considère les choses autrement. On réserve le terme de déviance ou d’enfance malheureuse pour les problèmes que rencontrent les moins de 14 ans. De délinquance pour ceux de 15 ans à 21 ans et de criminalité pour les récidivistes de plus de 21 ans. Ce qui fait que la déviance est devenue un problème social nous pousse à concevoir qu’une éducation familiale négligente peut être du ressort et de la responsabilité de la société du fait que certains parents ne sont pas outillés pour prendre adéquatement soin des enfants : ne devient pas parent qui le veut.

Par ailleurs, il faut distinguer la délinquance de la criminalité. " Au niveau de l'homme de 25 ans ayant un passé criminel, il faut d'abord détruire un passé pour construire un avenir ; au niveau de l'adolescent de 15, 16 ou 18 ans, il ne s'agit que de traitement." Lorsque l’on parle de traitement cela nous amène à la pensée de la défense sociale. Pensée qui a mûri et germé après la Deuxième Guerre mondiale, mais surtout dans les années soixante-dix. Celle-ci dit à peu près ceci : "Il est impossible, en effet, de continuer à considérer que la cellule familiale, déficiente en raison de plusieurs facteurs sociaux reliés à la transformation très rapide des modes d'existence urbaine et rurale, puisse assumer, comme par le passé, toutes ses responsabilités à l'égard de l'enfance. D'ailleurs, plusieurs de ces responsabilités lui sont déjà enlevées par le système de l'éducation publique et gratuite, comme par les divers services médicaux et sociaux et les contrôles administratifs."

Il faut donc considérer que la déviance peut être un trouble de la personnalité aggravée par le milieu parental ou scolaire, une crise de croissance ou encore la recherche éperdue de valeurs. "La jeunesse actuelle utilise les comportements considérés comme délinquants, comme une arme contre l'autorité d'une société qui ne trouve plus d'idéal à lui proposer, en dehors de celui de la soumission aux objectifs du matérialisme et d'un univers peuplé de machines et prêt à créer les robots de demain." "La délinquance juvénile est, en effet, un phénomène totalement distinct de la criminalité adulte et il ne peut s'agir à ce niveau d'un délinquant en puissance, mais surtout et avant tout, d'un jeune dont le traitement constitue un investissement social de première importance. Par opposition au concept de réhabilitation des adultes, apparaît celui de la formation du mineur qui est un pari que toute société doit relever, même s'il exige des sacrifices et la remise en cause de toute la conception légale de la délinquance et de la criminalité, par opposition à la conception sociale de la déviance, soit de troubles de personnalité d'un être jeune, liés à sa croissance et à son besoin désespéré d'une aide et d'une assistance pleinement valables que sa propre famille ne parvient pas à lui assurer."




Les Harmonies économiques (Suite)

05 04 2009

 

Dans cet ouvrage de Frédéric Bastiat on retrouve des propos fort pertinants, mais d’autres facétieux. Jetons-y un dernier coup d’œil.

Pour notre auteur l’homme est une force libre. Il peut donc choisir. Mais parce qu’il peut choisir, il peut se tromper, commettre des erreurs, et ainsi souffrir. Or cette souffrance nous fait prendre conscience de nos égarements et amène la responsabilité. Elle nous ramène dans la voie du bien et de la vérité. "Ainsi, non-seulement nous ne nions pas le Mal, mais nous lui reconnaissons une mission, dans l'ordre social(…) " Tout cela est bien, mais c’est par la suite que cela se gâte. "Mais pour qu'il (le mal) la remplisse cette mission, il ne faut pas étendre artificiellement la Solidarité de manière à détruire la Responsabilité (…) " Justement, qu’est-ce qui nous prouve que la solidarité détruit ou nuit à la responsabilité? Vraiment étrange comme point de vue. Sans compter que tous ceux qui veulent limiter l’action des gouvernements en viennent tous à ressasser cette même propositon fausse : que la solidarité n’est pas compatible avec la responsabilité. Ainsi dans cette optique les institutions gouvernementales crénte une solidarité factice en enlevant aux uns pour donner aux autres. On devine assez bien les véritables raisons qui tentent de ce cacher sous ce type d’argumentaire : ceux qui emploient ses raisonnements ne veulent tout simplement pas participer à l’effort de solidarité en ne payant pas d’impôts ou de taxes. Comme ce n’est pas très noble ou avouable il se réfugie sous des raisons factices. Il invente une théorie sur les libertés. "Or, c'est précisément là la tendance non-seulement de la plupart de nos institutions gouvernementales, mais encore et surtout de celles qu'on cherche à faire prévaloir comme remèdes aux maux qui nous affligent. Sous le philanthropique prétexte de développer entre les hommes une Solidarité factice, on rend la Responsabilité de plus en plus inerte et inefficace. On altère, par une intervention abusive de la force publique, le rapport du travail à sa récompense, on trouble les lois de l'industrie et de l'échange(…) "

En faveur d’un État exclusivement régalien Bastiat dit ceci : "La science politique consiste à discerner ce qui doit être ou ce qui ne doit pas être dans les attributions de l'État; et, pour faire ce grand départ, il ne faut pas perdre de vue que l'État agit toujours par l'intermédiaire de la Force. Il impose tout à la fois et les services qu'il rend et les services qu'il se fait payer en retour sous le nom de contributions. La question revient donc à ceci: Quelles sont les choses que les hommes ont le droit de s'imposer les uns aux autres par la force? Or, je n'en sais qu'une dans ce cas, c'est la justice. Je n'ai pas le droit de forcer qui que ce soit à être religieux, charitable, instruit, laborieux; mais j'ai le droit de le forcer à être Juste; c'est le cas de légitime défense." L’État a donc comme prérogative et principale fonction de faire respecter la loi, l’ordre et la sécurité uniquement. Les seuls fonctionnaires, outre les politiciens, seront les juges et les forces de l’ordre. Un État minimal comme programme politique qu’adopteront plus tard les libertariens. Rien de très enthousiasmant, mais continuons tout de même.

Pour ce qui en est de la question des associations, l’auteur propose qu’elles soient volontaires, mais d’un autre côté il est contre la réglementation du travail. On se demande alors à quoi servirait une association syndicale si elle ne parvenait pas à instituer des règles qui régissent le travail. Il faut dire que derrière le travail se pose une autre problématique très importante : la question des retraites et des pensions. Nous travaillons pour subsister, pour profiter du confort, mais surtout pour pouvoir cesser de travailler lorsque nos facultés déclineront et que nous manquerons de l’énergie et de la force nécessaire pour être autonome. De prétendre pouvoir s’organiser de manière volontaire pour gérer nos économies et pouvoir les faire fructifier est bien naif. C’est à la fin du 19ième siècle que furent découverts les calculs qui permirent, grace à l’épargne capitalisé, de prévoir les montants nécessaires à soustraire sur chaque paye pour qu’au moment de la retraite nous puissions avoir le nécessaire et un certain confort ou pour palier aux imprévus. Aucun travailleur n’est compétent pour faire ce type de calcul. Il faut qu’un organisme, de préférence gouvernemental, s’occupe de cette tâche. Certains diront bêtement que les entreprises peuvent jouer ce rôle. Et non. On voit bien ce qui arrive lorsqu’une compagnie fait faillite. Elle emporte avec elle, dans la débâcle, le fond de pension des travailleurs.

Les pouvoirs publiques n’ont pas uniquement à s’occuper de la loi et l’ordre, il faut aussi qu’ils assument certaines autres tâches qui ne sont pas du ressort des entreprises qui, elles, sont là pour maximiser les profits. Les auteurs comme Bastiat sont brillants et convaincants, mais évitent d’observer les faits sereinement, sans idéologie.

Ces auteurs, qui se disent économistes, ont tout de même des propos valables : "il faut pourtant bien reconnaître que la société est une organisation qui a pour élément un agent intelligent, moral, doué de libre arbitre et perfectible. Si vous en ôtez la liberté, ce n'est plus qu'un triste et grossier mécanisme". Mais ce sont des évidences que personne ne penserait réfuter.

Revenons encore aux lois sociales naturelles. Sa thèse qui peut paraître simplificatrice à l’extrême est en fait très cohérente. Il ne dit pas que les lois sociales sont par essence harmoniques, mais elles le deviennent par tâtonnement. "Quand donc nous parlons d'harmonie, nous n'entendons pas dire que l'arrangement naturel du monde social soit tel que l'erreur et le vice en aient été exclus; soutenir cette thèse en face des faits, ce serait pousser jusqu'à la folie la manie du système. Pour que l'harmonie fût sans dissonance, il faudrait ou que l'homme n'eût pas de libre arbitre, ou qu'il fût infaillible. Nous disons seulement ceci: les grandes tendances sociales sont harmoniques, en ce que, toute erreur menant à une déception et tout vice à un châtiment, les dissonances tendent incessamment à disparaître." Ce qui peut aussi créer une forme d’harmonie provient du fait que la sympathie est présente dans dans les sentiments de l’homme. " (…)Les phénomènes du principe sympathique (sont) aussi naturel au cœur de l'homme que le principe de l'intérêt personnel." Voilà ce qui nous rassure tout de même un peu. Mais évidemment, cette sympathie doit demeurer privée et individuelle. Pas question selon notre auteur d’utiliser cette forme de générosité collectivement. De prélever certaines sommes pour que le travailleur sans emploi momentanément puisse se réorganiser pour retrouver un travail. Aucune chance pour les perdants puisque selon ces raisonnements, un peu mesquins, le sort d’une personne ne repose qu’uniquement sur sa responsabilité. À lui d’avoir choisi le bon métier qui sera pour toute sa vie en demande. Les choses sont plus complexes qu’à l’époque où Bastiat écrivait (1849). Étant donné le déplacement incessant des capitaux qu’a engendré la mondialisation, on doit admettre que les choses vont beaucoup plus rapidement que par le passé. On peut choisir un jour de prendre une formation d’ingénieur en électronique et découvrir quelques années plus tard que les firmes qui promettaient un avenir dans ce domaine ont maintenant choisie que ces opérations se feront dans d’autres pays où les individus ont aussi reçu cette formation. L’étudiant en électronique avait pourtant pris son avenir en main et a été responsable, mais l’état du marché ne lui sourit plus.

Nous pouvons donc nous rendre compte que les découvertes et la pensée des premiers économistes demandent des nuances et des ajustements. Nul doute qu’il en va de même avec les économistes contemporains, étant donné que la "science" économique est souvent trop dogmatique. Nous l’avons vu avec la prémisse qui prétend que la solidarité nuit à la responsabilité.

Continuons tout de même. Le texte apporte une drôle d’idée qui ne sera probablement pas reprise par les successeurs de Bastiat. C’est la suivante : au cœur de l’activité humaine il y a successivement le besoin-l’effort-la satisfaction. Ces trois termes ne reposent pas essentiellement dans l’individu. Certes oui pour le besoin et la satisfaction, qui sont dans l’individu, mais pas nécessairement pour ce qui en est de l’effort. La société étant basée sur l’échange prioritairement, nous devons énormément de satisfaction à l’effort des autres. "Ceci nous avertit que ce n'est ni dans les besoins ni dans les satisfactions, phénomènes essentiellement personnels et intransmissibles, mais dans la nature du terme moyen, des Efforts humains, qu'il faut chercher le principe social, l'origine de l'économie politique." C’est effectivement une idée très intéressante. Dommage qu’elle n’a pas eu de postérité. "C'est, en effet, cette faculté donnée aux hommes, et aux hommes seuls, entre toutes les créatures, de travailler les uns pour les autres; c'est cette transmission d'efforts, cet échange de services, avec toutes les combinaisons compliquées et infinies auxquelles il donne lieu à travers le temps et l'espace, c'est là précisément ce qui constitue la science économique, en montre l'origine et en détermine les limites."

Un exemple nous le fera mieux comprendre.

"Forment le domaine de l'économie politique tout effort susceptible de satisfaire, à charge de retour, les besoins d'une personne autre que celle qui l'a accompli, — et, par suite, les besoins et satisfactions relatifs à cette nature d'efforts.

Ainsi, l'action de respirer, quoiqu'elle contienne les trois termes qui constituent le phénomène économique, n'appartient pourtant pas à cette science et l'on en voit la raison: c'est qu'il s'agit ici d'un ensemble de faits dans lequel non-seulement les deux extrêmes: besoin et satisfaction, sont intransmissibles (ils le sont toujours), mais où le terme moyen, l'Effort, est intransmissible aussi. Nous n'invoquons l'assistance de personne pour respirer; il n'y a là ni service à recevoir ni service à rendre; il y un fait individuel par nature et non social, qui ne peut, par conséquent, entrer dans une science toute de relation, comme l'indique son nom même.

Mais que, dans des circonstances particulières, des hommes aient à s'entr'aider pour respirer, comme lorsqu'un ouvrier descend dans une cloche à plongeur, ou quand un médecin agit sur l'appareil pulmonaire, ou quand la police prend des mesures pour purifier l'air; alors il y a un besoin satisfait par l'effort d'une autre personne que celle qui l'éprouve, il y a service rendu, et la respiration même entre, sous ce rapport du moins, quant à l'assistance et à la rémunération, dans le cercle de l'économie politique."

C’est ainsi que l’économie peut être défini comme étant la théorie de l’échange et de la valeur.

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Pour ne pas surcharger le texte, j’arrête ici ce résumé incomplet. Par contre, ceux qui voudraient avoir Les Harmonies économiques, je peux vous le faire parvenir en document Word.




Les harmonies

17 03 2009

 

C’est durant notre jeunesse que nous sommes remplis d’idéaux. Nous voulons changer le monde parce qu’il nous paraît injuste dans l’état où il se trouve. C’est aussi à cette époque de notre vie que nous sommes attirés par la littérature socialiste. Ou devrait-on plutôt dire vers les auteurs qui s’indignent fortement devant les rapports entre êtres humains, qui leur semble souillé exclusivement par l’intérêt personnel.

Pour cette raison Frédéric Bastiat a entrepris d’écrire un ouvrage qui s’adresse aux jeunes gens, pour qu’ils ne soient pas dévoyés par les considérations utopiques, qui ont toutes pour prémisse que le monde est dysfonctionnel et antagonique. Le principe de base auquel Bastiat nous demande d’adhérer est le fait que l’échange entre les différents agents amène de l’harmonie. Qu’au fil des échanges, nous en venons à comprendre que pour réussir à combler notre désir d’agir selon nos intérêts propres, il faut admettre qu’il y a des règles du jeu que l’on se doit de respecter, si l’on veut parvenir à réaliser nos objectifs. Ce qui entraine de la cohésion.

Avant de continuer, retournons en arrière dans son texte.

Le titre de l’ouvrage étant les Harmonies économiques, qu’entend-il par cette proposition ? Il dit ceci : " je voudrais vous mettre sur la voie de cette vérité: tous les intérêts légitimes sont harmoniques". Évidemment, la clef du problème réside dans le mot légitime, car il n’est pas vrai que tous les intérêts sont harmoniques. On a qu’à penser aux prédateurs qui s’emploient à s’approprier un patrimoine non suveillé. C’est-à-dire, à la fois le bandit voleur, à la fois le tradeur ou le président d’une compagnie qui est prêt à tout pour présenter un bilan impressionnant afin d’obtenir davantage de stock options pour augmenter ses rémunérations. Donc, il faut absolument dire les intérêts légitimes sinon nous serions obligés de refuser sa vérité en raison de l’assez grande proportion de prédateurs qui font énormément de mal à la société. Les intérêts déboucheront sur l’harmonie ou sur l’antagonisme selon qu’ils sont légitimes ou non.

Évidemment, on s’attendait à voir encore et toujours le même raisonnement qu’emploiera le prestigieux Hayek pour disqualifier l’interventionnisme-socialiste. Qui dit ceci : il y a hamonie quand il y a liberté (ce qui veut aussi dire laissez-faire), il y a antagonisme lorsqu’il y a contrainte. Il faut, en ce sens, "s'abstenir de contrarier et de déplacer les intérêts". Aux yeux de Bastiat les socialistes de toute tendance voudront réduire les libertés pour instaurer une forme de contrainte qui modifiera les intérêts. "La Contrainte peut se manifester, au contraire, par des formes et selon des vues en nombre infini. Les écoles qui partent de cette donnée: Les intérêts sont antagoniques, n'ont donc encore rien fait pour la solution du problème, si ce n'est qu'elles ont exclu la Liberté. Il leur reste encore à chercher, parmi les formes infinies de la Contrainte, quelle est la bonne, si tant est qu'une le soit. Et puis, pour dernière difficulté, il leur restera à faire accepter universellement par des hommes, par des agents libres, cette forme préférée de la Contrainte."

Ce qui aura pour conséquence d’instaurer un ordre social artificiel. Et "il est clair que les socialistes n'ont pu se mettre en quête d'une organisation artificielle que parce qu'ils ont jugé l'organisation naturelle mauvaise ou insuffisante".

Ce qui nous amène à l’état de nature que Rousseau affectionnait. Il est clair et il n’y a nul doute pour Bastiat que l’état de nature est une vu de l’esprit puisqu’aucun homme n’a jamais vécu véritablement en solitaire. Les êtres humains étant grégaires ils ont eu depuis toujours à se plier à des règles de conduite strictes qu’impose le groupe. Il n’y a donc pas d’état qui précède la vie collective et qui serait idyllique. Ce qui veut aussi dire, par le fait même, que la société n’a pas nécessairement corrompu l’homme, le rendant égoïste et vaniteux, par exemple. C’est un point de vu qui se défend. Mais soyons tout de même sceptiques. Il n’y a peut-être jamais eu d’état de nature, sauf qu’avec la complexivité de la société sont apparus des comportements de prédation qui peuvent ne pas être punis si l’on ne se fait pas prendre. Alors qu’auparavant, dans un état antérieur du développement de la société, au sein du groupe il était interdit et puni d’avoir ce genre de comportement.

Revenons au propos de l’auteur. Il suppose que la vie en société est naturellement harmonique du fait des échanges qui demandent de respecter les règles de réciprocité et d’équité. Pour lui les tenants du socialisme errent lorsque ceux-ci disent que l’état naturel de la société est plein d’antagonisme. Comme pour les libéraux, il considère que l’intérêt personnel ne nuit pas à l’intérêt général. Encore ici il faut douter. Cette façon de voir le problème ne correspond pas toujours aux faits observés. Si une forte majorité agit en ne nuisant pas à l’intérêt général, il existe tout de même une minorité qui nuit excessivement au but de la société qui est d’éviter les conflits et la nuisance. Sa thèse étant la suivante : comme les relations sont harmonieuses au sein des échanges il n’est pas nécessaire d’intervenir sur l’intérêt des particuliers. Il ne sert donc à rien comme le veulent les réformateurs de changer la société. D’autant plus que l’on ne sait pas par quoi l’a remplacé. Et que si l’on essaie, cela risque d’être encore plus grave que la situation présente. On ne peut pas être plus conservateur. Il faut dire aussi que les socialistes contemporains ne sont plus ceux des grands écrits de la tradition. Ils ne recherchent pas à changer la société, mais à la réformer. J’ai déjà dit ailleurs que le travail est une des occupations fondamentales depuis quelques siècles, parce qu’il permet d’accéder à la société de consommation. Pour être plus précis, avant il existait le travail, aujourd’hui c’est devenu l’emploi. On peut travailler comme bénévole, mais ne pas avoir d’emploi. Ce qui fait que l’on n'est pas rémunéré pour le travail que nous fournissons à la société. Et c’est justement une des priorités des socialistes. De pouvoir reconnaître ce travail et le rémunérer. Mais c’est une autre histoire.

Selon Bastiat les utopistes voient partout des antagonismes. "Aussi ils ont vu l'antagonisme partout: entre le propriétaire et le prolétaire, entre le capital et le travail, entre le peuple et la bourgeoisie, entre l'agriculture et la fabrique, entre le campagnard et le citadin, entre le producteur et le consommateur." "Et ceci explique comment il se fait qu'encore une sorte de philanthropie sentimentaliste habite leur cœur. Chacun d'eux réserve tout son amour pour la société qu'il a rêvé ; mais quant à celle où il nous a été donné de vivre, elle ne saurait s'écrouler trop tôt à leur gré, afin que sur ses débris s'élève la Jérusalem nouvelle." Voulant distinguer le socialisme de l’économie politique il dit : "Ce qui sépare profondément les deux écoles, c'est la différence des méthodes. L'une, comme l'astrologie et l'alchimie, procède par l'Imagination; l'autre, comme l'astronomie et la chimie, procède par l'Observation." C’est une critique que reprendront les successeurs de Bastiat. "Deux astronomes, observant le même fait, peuvent ne pas arriver au même résultat. Malgré cette dissidence passagère, ils se sentent liés par le procédé commun qui tôt ou tard la fera cesser. Ils se reconnaissent de la même communion. Mais entre l'astronome qui observe et l'astrologue qui imagine, l'abîme est infranchissable, encore que, par hasard, ils se puissent quelquefois rencontrer. Il en est ainsi de l'économie politique et du Socialisme." Ou encore : "les Économistes observent l'homme, les lois de son organisation et les rapports sociaux qui résultent de ces lois. Les Socialistes imaginent une société de fantaisie et ensuite un cœur humain assorti à cette société".

C’est peut-être une prémonition, mais les auteurs socialistes prédisent que la société se dirige droit vers un mur si elle ne se réforme pas et ne s’améliore pas. "Enfin, ils vont bien plus loin encore. Ils s'en prennent à la société elle-même, ils menacent de la détruire pour la refaire, — et pourquoi? Parce que, disent-ils, il est prouvé par la science que la société actuelle est poussée vers un abîme." Chose certaine à encourager l’égoïsme, ce n’est sûrement pas la meilleure avenue pour le futur, si on se préoccupe de ce que l’on va laisser à nos successeurs.

Évidemment, la conclusion des économistes est la liberté. Ou l’assujettissement de ceux qui n’ont que leur force de travail pour subsister. On sent bien qu’il y a une forme de malhonnêteté à prétendre qu’on défend la liberté. Et bien de la naïveté à prétendre que "les intérêts, abandonnés à eux-mêmes, tendent à des combinaisons harmoniques, à la prépondérance progressive du bien général".

Enfin, il me semble qu’il se trahit : "l'idée dominante de cet écrit, l'harmonie des intérêts, est simple. La simplicité n'est-elle pas la pierre de touche de la vérité?" Justement non. Ce n’est pas d’un théorème qu’il s’agit, mais de la complexité de la société.

Par ailleurs, il peut nous sembler que les économistes sont toujours trop optimistes. "— Voilà bien, direz-vous, l'optimisme des économistes! Ils sont tellement esclaves de leurs propres systèmes, qu'ils ferment les yeux (…). En face de toutes les misères, de toutes les injustices, de toutes les oppressions qui désolent l'humanité, ils nient imperturbablement le mal. L'odeur de la poudre des insurrections n'atteint pas leurs sens blasés; les pavés des barricades n'ont pas pour eux de langage; et la société s'écroulera qu'ils répéteront encore: " Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes." "

 




11 03 2009

Les renseignements

Avec l’essor du développement de l’État moderne, les services de renseignements sont devenus vitaux. On distingue deux formes de renseignement : le renseignement intérieur (FBI, MI5) et le renseignement extérieur (CIA, MI6)

Mais comment définirait-on le renseignement? "C’est le rôle du renseignement d’extraire la certitude de l’incertitude et de faciliter une décision cohérente dans un environnement incohérent.

Par ailleurs, comment légitime-t-on la nécessité des services de renseignement? "La spécificité des services de renseignement est étroitement liée à l’État. Le pouvoir de l’État, caractérisé selon le sociologue Max Weber par la détention du monopole de la violence physique légitime, confère à ses services un statut particulier" dans l’anticipation de la violence potentielle et dans sa neutralisation.




Les mensonges de l’économie

18 02 2009

 

John Kenneth Galbraith, célèbre économiste américain, est l’auteur de Le capitalisme américain (1958), L’ère de l’opulence (1961) et Le nouvel État industriel (1967). Une de ses principales tâches fut de décrire l’avenir des sociétés industrielles. Il est bien loin d’attribuer au seul régime soviétique le rôle de planificateur dans l’organisation économique. Pour lui il y a autant de planification en régime capitalisme moderne. En cela il rejoint la position de Raymond Aron. Qui dit planification dit aussi, par le fait même, contrôle des prix. C’est que comme les grandes firmes investissent d’énormes capitaux pour standardiser et produire à grande échelle des biens de consommation, il ne serait pas logique de permettre la fixation des prix par le mécanisme de l’offre et de la demande. Ce serait trop risqué du point de vue de la rentabilité de l’entreprise. Il se peut qu’après quelques années les prix en viennent à se fixer librement, mais il ne serait en être question au début de la première période de production. Il faut avant tout qu’il y ait eu un fort retour sur investissement pour que l’entreprise redémarre une série de nouveaux investissements pour lancer un nouveau produit. À partir de ce moment, les anciens produits peuvent diminuer au niveau de leurs prix. Il est donc évident que l’État, le gouvernement, joue un rôle actif dans l’achat de matériaux à la fine pointe de la technologie : électronique stratégique et armement, etc.

Quittons cette question importante pour entrer dans le dernier essai de Galbraith, Les mensonges de l’économie. Voyons comment il décrit le mensonge. "Cet essai se propose de montrer comment, en fonction des pressions financières et politiques ou des modes du moment, les systèmes économiques et politiques cultivent leur propre version de la vérité. Une version qui n’entretient aucune relation nécessaire avec le réel." Si le titre de l’ouvrage est prometteur, s’il suscite chez le lecteur de grandes attentes, il faut dire toutefois que le résultat déçoit un peu. Ce n’est pas dans la tradition américaine des chercheurs et des penseurs d’être porté par la spéculation. Au contraire, les auteurs américains sont presque toujours terre-à-terre, pratique. Il y a peu de grandes envolées dans leur description du fonctionnement de la société. Mais procédons tout de même.

Les mensonges

Galbraith débute son analyse en se questionnant sur les raisons du mensonge. Qu’est-ce qui explique que des agents particuliers (journalistes, vulgarisateurs, professeurs et économistes) colportent à ce point une version, une vision de la chose économique qui est si biaisée, déformée ? Est-ce innocemment et naïvement qu’ils perpétuent des postulats erronés qui ne correspondent pas avec la réalité des faits concrets et de l’expérience ? Il n’apporte pas vraiment de réponses à ces questions, sinon pour mentionner ce qu’il dit plus haut. Soit que les pressions financières et politiques amènent une certaine version de la compréhension des phénomènes économiques qui servent à maintenir la domination d’une classe d’individus qui possèdent les moyens de production et le grand capital.

Le mensonge par excellence est le tout premier mensonge. Il concerne le capitalisme lui-même. Le terme capitalisme a eu au vingtième siècle une mauvaise réputation du fait des monopoles qui fixent les prix, de l’alternance de surproduction et de chômage de masse, de spéculation immobilière et boursière et de surinflation. On trouva donc un nouveau terme : économie de marché. Mais le terme est un leurre, car qu’est-ce qu’un marché ? Ce serait un lieu de médiation entre l’offre et la demande dans lequel le principal bénéficiaire serait le consommateur. On dit ainsi que la fixation du prix du travail provient de la demande solvable du consommateur. Une belle entourloupette qui propose que la rémunération ne provient pas du patron, mais de l’acheteur de biens de consommation. On escamote ainsi la découverte de Marx, de la plus-value que confisque le détenteur de capitaux en ne rémunérant pas l’ouvrier selon la valeur de sa production. Que ce soit l’économie de marché ou le régime de la libre entreprise, on se doit de cacher et de soustraire à la réflexion le véritable fonctionnement de l’économie, pour maintenir en place l’assentiment des travailleurs envers le système. Pour Galbraith il serait plus judicieux de dire que "la vie économique moderne est dominée par la société anonyme, et par le transfert du pouvoir, au sein de cette entité, de ses propriétaires les actionnaires, aujourd’hui plus élégamment nommés investisseurs, à ses cadres de direction. Telle est la dynamique de la vie d’entreprise. Les directeurs doivent l’emporter." Dans le nouvel État industriel il parlera de la technostructure comme étant le véritable centre de pouvoir de gestion, de planification et de décision.

On ne peut donc pas dire qu’en économie de marché c’est le client qui prime, qui est roi et absolument libre, car "aucun industriel important n’introduit un nouveau produit sans en stimuler la demande. Aucun ne se prive d’influencer et de soutenir la demande d’un produit existant. Intervient ici le monde de la publicité et des techniques commerciales, de la télévision, de la manipulation du consommateur. Et la souveraineté du client en pâtit."

"On croit aujourd’hui qu’une entreprise, un capitaliste n’a, à titre individuel, aucun pouvoir; en réalité, le marché est habilement géré dans tous ses aspects. Mais on ne le dit pas, même dans la plupart des cours d’économie. Voilà le mensonge."

Le deuxième mensonge concerne le travail. Il faudrait utiliser 3 termes différents pour bien décrire la situation. Le premier terme pourrait être le labeur, pour caractériser les conditions difficiles que vivent certains ouvriers. Bien loin de se réaliser intellectuellement certaines tâches sont complètement abrutissantes, voire inhumaines. Pour d'autres, le terme travail s’applique bien puisqu’il est neutre. C’est-à-dire que l’exécution n’est pas trop pénible et le salaire quand même satisfaisant. Le troisième terme pourrait être la réalisation. Au sens où le travail apporte de la satisfaction, un certain développement intellectuel. Ce sont souvent ces tâches qui sont le mieux rémunérées. Je pense, par exemple, au cas d’un avocat célèbre qui possède la notoriété et qui fonde le revenu de son année sur 2 ou 3 grandes causes très rémunératrices et qui représente un défi intéressant, même si dans certain cas les causes qu’il défend ne sont pas tous respectables. Comme il y a plusieurs types de travailleur, il y a deux droits distincts : celui des pauvres et celui des riches. "Le travail est jugé essentiel pour les pauvres. S’en affranchir est louable pour les riches." "Le loisir est une option acceptable pour les riches, mais reste un risque moral pour les pauvres." "Donc, si l’oisiveté est bonne pour une certaine classe aux Etats-Unis et dans les pays avancés, elle est en général condamnée pour les plus défavorisés."

Un autre mensonge à trait au mythe des deux secteurs. Naïvement nous croyons qu’il y a le secteur public étatique et le secteur privé. Que chacun est distinct, avec des modes de fonctionnement différent. Mais pour Galbraith ce n’est pas ainsi que les choses se passent réellement. Il existe de la bureaucratie dans les grandes firmes. C’est-à-dire que certaines personnes exécutent des tâches fastidieuses de gestion qui se rapprochent des métiers de la fonction publique. Mais ce n’est pas sur ce point qu’il y a un problème. Disons que ses deux secteurs ne sont pas imperméables. Au contraire, beaucoup de décisions qui affectent le gouvernement sont prises par des acteurs du secteur privé. La meilleur exemple aux Etats-Unis se produit dans le secteur de l’armement. Ce sont des responsables des compagnies d’arme qui suggèrent ce qui sera acheté en fonction du développement technologique. D’autant plus qu’il y a des transfuges. Plusieurs personnes, provenant de diverses industries occupent des postes clé au pouvoir, et bien entendu ils prennent des décisions importantes et coûteuses souvent orientées par leur ancienne fonction qu’il occupait au privé. L’inverse est vrai. Suite à leur passage au gouvernement, certains finiront leur carrière au conseil d’administration de grandes corporations pour service rendu ou contrats alloués.

Passons au dernier mensonge. C’est un mensonge théorique qui pèche par simplisme. Comme si souvent de fois la réalité est plus nuancée que la construction idéale théorique. L’hypothèse est la suivante : les banques centrales, et la Fed américaine, abaissent les taux d’intérêt durant les périodes de ralentissement économique pour inciter les consommateurs à emprunter tout comme les entreprises. À l’inverse, elle augmente le loyer sur l’argent (les taux) en période de surchauffe et d’inflation. En principe cela est sensé fonctionner à merveille, mais ce n’est pas le cas. Les entreprises ne vont pas contracter des prêts, investir, si les consommateurs ralentissent leurs achats ou les reportent à plus tard parce qu’ils craignent pour leurs emplois. Il n’y a donc aucune étude sérieuse qui tendrait à démontrer que les actions des grandes banques ont un influence notoire sur l’économie réelle.

 




Les valeurs

03 02 2009

 

 

Célestin Bouglé, dans ses Leçons de sociologie sur l’évolution des valeurs, considère que "la société est essentiellement créatrice d'idéal". Par idéal il entend le fait que nous formulons constamment des jugements de valeur. Mais avant de continuer son analyse, il faut faire une distinction. Nous faisons soit des jugements de fait soit des jugements de valeur. Par exemple, un jugement de fait serait de dire que la table est ronde, alors qu’un jugement de valeur serait d’apprécier la table comme étant belle. Les jugements de fait sont donc objectifs, tandis que les jugements de valeur sont subjectifs. Il faut ajouter par contre que les valeurs ne sont pas uniquement personnelles, car "les jugements de valeur, bien loin de traduire mes seules préférences personnelles, traduisent des sortes de réalités qui s'imposent dans la société où je vis ". Elles ne sont pas uniquement subjectives. "Les valeurs seraient objectives parce qu'impératives et impératives parce que collectives". Il y a ainsi des rapports entre la psychologie et la sociologie.

"Il n'y a de valeurs qu'en fonction des désirs." "En même temps qu'appréciatifs, les jugements de valeur sont attributifs ; ce qui veut dire que nous assignons à un objet – idéal d'ailleurs ou matériel, peu importe pour l'instant – un prix indépendant de nos impressions du moment, capable d'opposer une résistance à notre spontanéité, de dominer nos préférences propres et ainsi de revêtir à nos yeux une sorte de réalité."  Par ailleurs, les valeurs sont une source de satisfaction. Et ce qui distingue l’humain de l’animal c’est qu’il est capable de se passionner pour des abstractions. Non seulement, il se passionne, mais "il se bat pour toutes sortes de valeurs qui ne sont que des possibilités : pour la conquête de l'Or ou pour la conquête du Pouvoir ; pour la défense d'un Drapeau ou pour celle de la Liberté". Si les possibilités futures ont un sens, le passé en a un aussi. C’est ainsi que des objets qui nous ont coûté des efforts revêtent un prix supplémentaire. Il s’y rattache une valeur sentimentale. "N'arrive-t-il pas, par exemple, que la principale raison de notre attachement à telle forme de culture soit dans la peine que son acquisition nous a coûtée ? Nous ne voulons pas que tant de peine soit perdue. La valeur se mesure non pas seulement aux produits escomptés, mais aux dépenses consenties."

Pour qu’une valeur soit désirable, il faut selon Georg Simmel qu’elle soit séparée par une certaine distance dans sa réalisation. Pour bien comprendre la formation du désir comme processus collectif qui fait sens, il faut noter que l’on désire avant tout ce qu’autrui désire. "Moins la possession est facile, et plus la valeur prend de relief." "Par où l'on voit que l'intelligence use de plus d'un procédé pour déborder le cercle de l'impression momentanée : tantôt escomptant les avantages, tantôt se remémorant les dépenses, tantôt mesurant les résistances, elle tend, par le travail multiforme de la réflexion sur les sentiments, à projeter les valeurs hors de nous."

"Mais la distance en question se trouve souvent accrue du seul fait qu'entre l'objet et nous, nos semblables s'interposent : les semblables deviennent aisément des concurrents. L'extension du cercle des demandeurs augmente l'intensité de la demande." "La remarque des économistes voudrait être généralisée : la rareté décuple le prix. La difficulté est une attraction."

"Les valeurs sont accrues lorsqu'aux perspectives individuelles s'ajoutent les perspectives sociales." Il faut donc faire entrer ici l’idée d’une conscience collective. Et "un lot commun d'idées, c'est d'abord, ce que nous pourrions appeler une conscience collective". "Il faudrait dire plutôt un système, et qui est lui-même le résultat d'une synthèse." La conscience manifeste une vie intellectuelle qui est une vie de groupe. La conscience collective, n’est pas seulement, aux yeux de la sociologie, "tendances communes, mais tendances originales et dominatrices". "De l'association des hommes se dégage une force, douée d'un pouvoir de pression aussi bien que d'attraction, et c'est précisément cette force originale que nous voyons à l'œuvre dans le monde des valeurs." Dans les Formes élémentaires de la vie religieuse, Durkheim mentionne que la fonction la plus haute, la fonction caractéristique des sociétés, c’est de créer un idéal. "Les êtres sociaux ne tendent pas seulement à prolonger leur propre vie : ils travaillent à rendre possible une vie supérieure." Pour Durkheim "une société ne peut ni se créer, ni se recréer sans du même coup, créer de l'idéal". 




Noam Chomsky

20 01 2009

 

De la lecture du livre Les dessous de la politique de l’Oncle Sam, de Chomsky, je retiens les propos suivants :

  • Les secteurs de l’économie américaine qui sont capables de se défendre sur le plan international sont en premier lieu ceux qui recoivent des subsides de l’État : l’agriculture capitaliste intensive (l’agrobusiness), les industrie de technologie de pointe, l’industrie pharmaceutique, la biotechnologie, etc. Ce système de subventions publiques et de profits privés porte un nom : la "libre entreprise".

  • Pour redresser les économies de l’Europe dévastées par la guerre, avec le plan Marshall, ces dernières reçurent plus de 12 milliards de dollars en prêts et allocations, sommes qui servirent à acheter un tiers des exportations américaines vers l’Europe durant l’année de pointe, 1949.

  • Les Etats-Unis ne sont disposés à tolérer les réformes sociales que lorsque les droits des travailleurs ont été supprimés et qu’un climat favorable aux investisseurs étrangers a été maintenu.

  • Nous nous sommes fermement opposés à la démocratie chaque fois que nous n’avons pas été sûrs de pouvoir en contrôler les conséquences. Le problème des vraies démocraties est qu’elles sont suceptibles de tomber dans cette hérésie selon laquelle les gouvernements devraient répondre aux besoins de leur propre population, au lieu de favoriser prioritairement les intérêts des investisseurs américains.

  • Penez la libre entreprise. C’est un terme qui, dans la pratique, désigne un système de subventions publiques et de profits privés, avec un intervention massive du gouvernement dans l’économie pour maintenir l’État providence pour les riches.

  • Ces secteurs (mass médias, divertissement) du système doctrinal servent à distraire la masse des prolétaires et à consolider les valeurs sociales de base : la passivité, la soumission à l’autorité, la sacro-sainte vertu de l’avidité et du gain personnel, le manque d’intérêt pour autrui, la crainte d’ennemis réels ou imaginaires, etc.

  • Penez le terme de conservateur, qui en est venu à désigner les défenseurs d’un État fort intervenant massivement dans l’économie et dans la vie sociale. Ceux-ci préconisent d’énormes dépenses publiques et un sommet jamais vu depuis la Seconde Guerre mondiale de mesures protectionnistes et d’assurance contre les risques du marché; ils sont partisans de la restriction des libertés individuelles par toute une législation et un lourd appareil judiciaire; ils veulent protéger l’État sacro-saint de tout contrôle indu de la part des citoyens que ces affaires ne concernent pas.

  • On peut discuter du terme de socialisme, mais s’il veut dire quelque chose, c’est le contrôle de la production par les travailleurs eux-mêmes, pas par les propriétaires ou par les directeurs qui les mènent et contrôle toutes les décisions, que ce soit dans les entreprises capitalistes ou dans l’État totalitaire. Parler de l’Union soviétique comme d’un État socialiste est un cas intéressant de langage doctrinal à double sens. Le coup d’État bolchévique d’octobre 1917 plaça le pouvoir étatique dans les mains de Lénine et de Trotsky, qui s’empressèrent de démanteler les institutions socialistes naissantes qui s’étaient développées durant la révolution populaire des mois précédents – les conseils de travailleurs, les Soviets, en fait tout organe sous contrôle populaire- et de convertir la force de travail en ce qu’ils appelèrent une armée du travail placé sous le commandement du chef.
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09 12 2008

 

"Le problème des drogues est un problème particulier, pour une raison symbolique: la drogue représente la perte de la responsabilité individuelle, le plaisir à la portée de tous à tout moment, un plaisir qui va à l'encontre de la discipline du travail et de la moralité qui sont l'armature de la société contemporaine. C'est le fondement symbolique de l'ordre social qui est mis en quelque sorte en question par la consommation des drogues."




Le sens de la vie

16 11 2008

 

La question du sens de la vie est sinon une des plus importante, du moins comme elle nous intéresse tout autant que nous sommes, on est en droit d’affirmer qu’elle est la réflexion par excellence. Parti de l’ouvrage de Adler, La connaissance de l’homme, on doit compléter et terminer ses observations par son testament, Le sens de la vie. Bien qu’un peu décevant, ce texte nous offre des pistes pour méditer et comprendre ce sur quoi doit s’appuyer l’homme pour espérer être heureux. Comme d’habitude, mon interprétation de cet ouvrage sera très libre. Aussi j’y mettrai quelques observations personnelles.

Pour commencer, posons-nous la question suivante : y a-t-il un sens à la vie? Pour pouvoir y répondre, il faut nuancer quelque peu. Comme certains l’ont mentionné, il se pourrait que la vie soit absurde. Car si on cherche des raisons ou une seule raison qui explique le phénomène de la vie humaine, nous sommes obligés d’avouer, qu’hormis le discours de la religion et certaines philosophies, la vie n’a pas de véritable finalité rationnelle. Il existe certes des règles comme l’instinct de reproduction et la sélection des caractères les mieux adaptés à la vie terrestre, mais cela ne nous fournit aucun appui pour déterminer la finalité entendue comme sens. Il nous faut donc introduire une distinction précieuse. Si il y a un sens, il se pourrait qu’il se divise en sens personnel et en sens collectif, social.

Commençons par le sens personnel ou plutôt expérienciel. Qu’est-ce qui dans la vie d’un homme procure une sensation, une expérience vécue, assez forte pour devenir signifiante de plénitude? Contrairement à ce que pourraient prétendre certains philosophes, ce n’est pas une manifestation de raison, mais c’est plutôt des épisodes de sensations qui permettent une forme de réconciliation avec le monde, notre vie et nos attentes ou nos espérances. Cette sensation, cette expérience fondamentale est évidemment la joie. On se trompe souvent lorsque l’on dit que l’on n’est pas heureux. Il faudrait peut-être, sans doute, s’avouer que nous sommes en faite que trop peu souvent joyeux. Lorsque nous employons l’expression la recherche du bonheur, c’est pour caractériser un ensemble d’états dans lesquels nous ne sommes pas inquiets, préoccupés et contrariés. Et il y a deux moments ou phénomènes où cela se produit : la douce tranquillité de l’esprit et la joie. S’il existe un sens à la vie, c’est donc dans le fait qu’il faut espérer être le plus souvent et le plus longtemps possible sous l’emprise de la joie. Voilà en quelque sorte pour le sens personnel de la vie. Il faut maintenant trouver un point de liaison qui nous attache à la collectivité.

Ici ce sera Adler qui va nous aider à comprendre. De manière assez expéditive, il nous propose trois dimensions pour répondre à la question. C’est la société, la profession et l’amour. Recommençons dès le début. Tout enfant est confronté à son sentiment de faiblesse et d’infériorité. Petit nous ne pouvons pas tout ce que peut l’adulte. Il y aura donc frustration dans un premier temps. Mais au fil de l’apprentissage et de l’âge, l’enfant prendra normalement de l’assurance et de la satisfaction de pouvoir réaliser des choses qui lui étaient impossibles hier. Il devra donc quitter son sentiment d’infériorité à condition qu’il se débarrasse du phantasme de toute puissance. On connaît l’attrait qu’exerce les super héros sur la vie infantile. D’une part il comprendra qu’il ne peut pas tout ce qu’il désire, et d'autre part qu’il existe une vie commune, à laquelle il doit se conformer : le respect, le partage, les devoirs et les obligations. Bref le fameux principe de réalité chez Freud. Une fois tout ceci intégré il pourra concevoir qu’il est une personne unique et qui à de la valeur. Si ce n’est pas le cas, il continuera à nourrir son sentiment d’infériorité qui se surcompensera probablement par un complexe de supériorité : il voudra écraser les autres. Dans le cas où tout a bien fonctionné, qu’elles seront les paramètres qui renforceront son sentiment de valeur, la bonne estime de soi? Ce sera la réalisation des trois dimensions déjà formulées. -La société : il nous faut manifester de l’empathie, de la sympathie, de l’entraide, de l’écoute, de la solidarité, autrement dit de l’assistance. Adler va jusqu’à parler de sentiment de communion avec l’espèce humaine. -La profession : étant donné la division du travail, notre rôle est d’accomplir des tâches qui profiteront à la société, qui l’enrichiront. Il faut donc tenter de s’épanouir tout en travaillant pour donner un sens à notre vie active. -L’amour : le véritable amour entre deux êtres se manifeste avec de la camaraderie pour dédramatiser et dépassionner la relation.

Ainsi, comme il a été mentionné, dès l’introduction, il y a deux façons de traiter la question du sens de la vie. La première, personnelle, est une série d’expérience vécue sous la forme de la joie. La seconde, collective, est le sentiment d’avoir de la valeur personellement et au sein de la société, en manifestant notre union sous forme de communion, en trouvant notre vocation dans le travail et en vivant l’amour serein.




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